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Jour 13 - La mélancolie des savants

Pays : France

Tags : Festival d'Avignon 2015, Théâtre, Samuel Achache

A propos de Fugue de Samuel Achache, donné au Cloitre des Céléstins jusqu’au 23 juillet... Bien sûr, il y a les deux immenses platanes dans le Cloître des Célestins. Et pourtant nous voilà transportés au Pôle sud. Le plateau est recouvert de fausse neige (entre gravier blanc et litière pour chat) d'où émerge un baraquement. Il s'agit d'un centre scientifique international, un Babel de savants à la recherche d’un lac englouti qui devient vite "un troublant trou blanc". 

Et voilà que la petite communauté est prise dans un blizzard de folie, dans un tourment de nostalgie et de mélancolie. C’est le fameux "Sehnsucht", difficilement traduisible en français, que la chercheuse allemande (interprété par la  géniale Anne-Lise Heimburger) répète presque de manière infinie. 

Sur le plateau, ils sont six comédiens-chanteurs (tous assez irrésistibles) à tourner autour de la petite cabane, à croiser des morses et des pingouins, à errer sur la banquise dans une drôle de fugue. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici, d’une fugue. Comme en musique, on fugue comme d’autres font du tricot. Aussi simplement, et comme improvisées, les histoires s’entrelacent, les amours se perdent, et les hommes essaient de croiser leur solitudes. 


Il y avait longtemps que je n’avais pas 
senti l’odeur de la menthe."

 

Dans cette polyphonie, on essaie de se parler, et quand on n’y arrive plus, on chante des airs baroques. Chacun des six comédiens-chanteurs à composé sa partition pour la jouer. Un violoncelle, une guitare, une clarinette, un piano (plus ou moins déglingué) et une trompette. Sans oublier les voix, une soprane, et un contre-ténor. Les airs sont baroques (on pense à Monteverdi) ; finalement comme cette drôle de banquise. 

Pour sa deuxième mise en scène après Le crocodile trompeur / Didon et Enée (écrit avec Jeanne Candel), Samuel Achache reprend ce qui commence à être une marque de fabrique : un drôle de récit qui ressemble à une partition. Le dispositif, le plateau, la dimension burlesque de la chose font penser au théâtre de Philippe Quesne. Empruntant au registre de la farce, l'ensemble s'appuie en effet sur des effets de répétition et d'incongruité - ah, la scène de la baignoire ! Des décalages et des tableaux improbables. La pièce finit sur des notes plus sombres mais tout aussi décalées. 

Finalement, plutôt que du côté du théâtre ou de la musique, c’est vers le cinéma qu’on a envie d’aller chercher l’art de cette fugue. A l’instar de ces Rencontres au bout du monde de Werner Herzog (2007). Comme le cinéaste allemand, Samuel Achache et sa troupe interrogent ce qui fait l’essence de l’Homme : pourquoi fuir ainsi ? à la recherche de quoi ? de quelle rencontre ? On tâtonne et on cherche toujours les réponses... La singularité humaine cherche encore son bonheur et ses rêves. Ainsi va la vie du côté du Pôle. Et pour reprendre les propos du héros à la fin du Plaisir de Max Ophuls : "Mais mon Cher, le bonheur, ça n’est pas forcément gai."

Dernière màj le 8 décembre 2016