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Jour 11 - Tous à poil(s), soyez lapins !

Pays : France

Tags : Théâtre, Festival d'Avignon

En marquant sa sélection du signe de l’altérité (l’édition 2015 a pour devise "Je suis l’autre"), Olivier Py n’y avait sans doute pas pensé. Avec "A mon seul désir", la chorégraphe et performeuse Gaëlle Bourges, elle, nous le dit. Notre avenir ne serait-il pas "un devenir-animal" en nous livrant un spectacle qui pourrait presque être un programme. Intrigant, coquin et animal, qui nous livre une vision toute personnelle de la tapisserie de la "Dame à la Licorne". 

Au départ, il y a un rideau rouge tendu à l’avant du plateau. Juste devant, quatre femmes s’affairent à planter des fleurs dans la tenture. Au fur et à mesure, trois d’entre elles se parent de masques : un renard, un perroquet un lion, un chien,… et un lapin. Les mêmes animaux que ceux représentés dans la tapisserie médiévale. La quatrième, elle, a revêtu une robe, la même que celle que porte la fameuse dame à la licorne. Bref, pour le moment, vous l’aurez sans doute compris, il s’agit d’une évocation de la tapisserie. 

 

Les cinq premiers panneaux sont ainsi représentés. En même temps, un récit est égrené qui nous raconte l’histoire de la tapisserie, mais aussi celle de la virginité au Moyen Âge. Au départ, les choses sont sages, informatives, comme la découverte de la tapisserie médiévale par Prosper Mérimée dans un château de la Creuse, grâce à George Sand. Puis de cet exposé sympathique digne d’un collégien appliqué, la chose devient savante et intelligente –sans être embêtante pour un sou-, presque une soutenance de thèse, on analyse en multipliant les références : Lewis Caroll, Jacques Lacan ou bien Martin Heidegger. Voilà donc pour les cinq premiers tableaux, autant d’évocation des cinq premiers panneaux de la tapisserie, les cinq sens aussi. 

 

Il n’y a pas de nudité dans la nature. 
Les animaux ne sont pas nus, 
parce qu’ils sont nus.

In Adieu au Langage de J-L. Godard, cité dans "A mon seul désir"

Et c’est la que débarque le sixième et dernier panneau de la tapisserie intitulé "A mon seul désir", celui qui reste incompris, mal déchiffré en tout cas. Gaëlle Bourges entreprend alors de nous y aider avec sa vision très personnelle, et nous ne sommes pas déçus. Le rideau du devant de scène, tombe, et tout ce qui était plus ou moins sage jusqu’alors devient fou, charnel, et animal. Le lapin a pris le dessus dans le bestiaire et nous entraine dans une chorégraphie rythmée par une chanson des Doors "The End", chanté sur le plateau. 

 

La licorne qui raconte et décide de la virginité des femmes est désormais seule, le lapin s’est démultiplié. Considéré comme lubrique par l’époque médiévale, Gaëlle Bourges en fait le héros de son histoire –le signe pour elle de l’ambivalence de la tapisserie. Ce sixième tableau, évoque justement ce devenir-animal, non pas que nous devenions des animaux, ou que nous imitions des animaux, mais "nous faisons masse, corps avec d’autres corps, différents et qui brouillent l’individualité de chacun, un monde de gaucher, des amoindris, des défaillants." D’ou ce programme, ce tract aussi de la nudité et de sa représentation pour un "devenir Lapin, capable de desserrer, dans un tremblement collectif, la trame de nos pensées et de nos affects". Une évocation érotique et revigorante. Plus qu’être autre, après ce spectacle, nous sommes autrement. 

Dernière màj le 8 décembre 2016