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"Je ne suis pas le seul à devoir me mettre à l'abri de ces menaces"

Pays : Burundi

Tags : Burundi, Liberté de la presse, coup d'Etat

Bob Rugurika est le directeur de la RPA, la radio privée la plus écoutée au Burundi. Il est aussi l'un des journalistes les plus populaires du pays. Pour avoir couvert les manifestations dès la fin du mois d'avril, sa radio a été la cible des autorités qui ont coupé l'antenne à plusieurs reprises. Cette semaine, alors que le pays était sous la menace d'un coup d'Etat, les locaux de la RPA et d'autres radios indépendantes ont été saccagés. Face aux menaces et aux intimidations, Bob Rugurika a finalement choisi de quitter son pays provisoirement. Nous avons réussi à le joindre ce dimanche 17 mai, depuis son exil. Sa détermination est intacte.

ARTE Info : Quand avez-vous fui le Burundi et pourquoi ?

 

Bob Rugurika : Je n'ai pas vraiment fui le Burundi, j'ai décidé de me mettre à l'abri du danger que je courais depuis quelques mois. Je dois vous dire qu'avec ces mouvements de manifestations, les menaces de mort contre les journalistes se sont intensifiées, parce que le pouvoir à Bujumbura a toujours vu dans la presse privée indépendante des voix critiques dont le travail était à la solde de l'opposition. C'est ça la conception du pouvoir et je pense que c'est une fausse conception. Ils ne parviennent pas à comprendre le rôle des medias, surtout privés indépendants. Donc j'ai décidé de me mettre à l'abri parce que je recevais des menaces de mort, directement de la part des services de renseignements, d'élements de la police et surtout d'élements de cette jeunesse Imbonerakure affiliée au parti au pouvoir au Burundi, une jeunesse qualifiée de milice par les Nations Unies.

 

Sous quelles formes arrivaient ces menaces ?

 

Bob Rugurika : Je faisais l'objet de filatures de la part d'un agent des services de renseignement, je pouvais identifier le véhicule. J'ai reçu des appels anonymes de gens qui me menaçaient suite à la diffusion de telle ou telle information. Je faisais aussi l'objet de menaces sur les réseaux sociaux, sur facebook, sur twitter. Des menaces circulaient sur ma personne mais aussi sur celle d'autres défenseurs des droits humains au Burundi. Je ne suis pas le seul à être victime de ce genre de menaces. Il y a même eu des discours publics qui contenaient des menaces contre les journalistes ou des activistes de la société civile. Pire encore, j'ai reçu des informations fiables sur des plans d'élimination physique contre ma personne, concoctés par des agents des services de renseignement ou au sein même de la police. Et ces informations je les ai eus de l'intérieur par des gens des mêmes services qui ne soutiennent pas ce genre d'activités criminelles.

 

En plus des menaces physiques, les locaux des radios privées ont été saccagés ?

 

Bob Rugurika : Je vous disais tout à l'heure que les menaces se sont intensifiées avec les mouvements de protestation. Avec ce vrai-faux coup d'Etat, qui semble avoir été concocté par les hommes au pouvoir, je le dis, pour aboutir à d'autres objectifs, c'est là que les medias ont été saccagés. Les quatre medias privés indépendant viennent d'être détruits, attaqués et incendiés par des militaires et des policiers, donc du pouvoir, du camp présidentiel. Aujourd'hui ils ne peuvent pas le nier. Vous comprenez que c'est une politique qui a été exécutée à un moment opportun. Le pouvoir vient de démontrer sa haine viscérale envers la presse privée indépendante.

 

Pourtant ce matin, la présidence burundaise a condamné les récentes attaques contre les medias privés.

 

Bob Rugurika : Ça c'est le discours démagogique, ce n'est que de la manipulation. Comment peut-il condamner seulement dans des discours sans passer à des actions concrétes. Est-ce qu'il y a des militaires ou des policiers impliqués dans ces attaques qui ont été arrêtés ? C'est un discours pour tromper la communauté internationale, qui exige aujourd'hui la reprise des activités des medias pour la tenue des élections. Aujourd'hui le gouvernement sait qu'il ne peut pas dire qu'il y a des élections crédibles transparentes, alors qu'il n'y a que le media du pouvoir qui va couvrir la campagne électorale. C'est pour cela que je qualifie ce discours de démagogique pusiqu'on sait que ça vise à tromper l'opinion de la communauté internationale.

 

Depuis le début des manifestations, le pouvoir a désigné les medias ennemi public numero un ?

 

Bob Rugurika : Bien sûr, vous l'avez bien vu depuis le début des manifestations par la société civile et certains partis de l'opposition. Car il faut bien mentionner que les medias privés indépendants ne faisaient pas parti des organisateurs impliqués dans la campagne contre un troisième mandat. Nous, on ne faisait que notre travail d'informer, on tendait le micro au supporter du troisième mandat tout comme aux activistes anti troisième mandat. Le gouvernement n'a pas voulu qu'on puisse couvrir ces manifestations parce qu'il avait peur que la population de tout le pays, en suivant ce qu'il se passe, puisse rejoindre le mouvement de la rue. C'est pour cette raison, que le camp présidentiel s'est empressé de fermer les medias.

 

Dans quelle condition pourriez-vous revenir au Burundi ?

 

Bob Rugurika : Je ne compte jamais quitter mon pays, je ne compte jamais m'exiler, je ne compte jamais fuir mon pays le Burundi. Je reste un citoyen à part entière. J'attends que les conditions soient réunies pour que je puisse revenir, mais je sais que ce sera la résultat d'une longue bataille, ça j'en suis convaincu. Je ne suis pas le seul à devoir me mettre à l'abri de ces menaces. Je suis en train d'apprendre avec tristesse que d'autres journalistes qui sont responsables de medias, sont en train de fuir le pays parce qu'ils sont activement recherché pour être tués par les services de l'Etat. La communauté internationale devrait durcir le ton, sortir de son silence pour éviter que le pays sombre au vu et au su de tout le monde et cela au nom de la souveraineté. C'est inacceptable. Nous avons vu des nations qui ont péri, nous avons vu un peuple décimé parce que la communauté internationale n'a pas su agir à temps. Ce qu'il se passe aujourd'hui au Burundi, c'est triste et c'est grave. J'apprends même à la minute que les grandes puissances sont en train d'évacuer leurs ressortissants de Bujumbura. Que font-ils pour le peuple burundais qui attend d'être tué parce qu'ils ne veulent pas adhérer à la pensée unique.

 

Vous vous sentez isolés ?

 

Bob Rugurika : On ne se sent pas isolés, on se sent abandonnés. On se sent oubliés. Je pense que cela ne devrait plus se passer au XXIeme siècle.

Dernière màj le 8 décembre 2016