"Je ne me cache pas parce que je ne commets aucun crime"

Pays : Ouganda

Tags : Ouganda

En Ouganda, certains homosexuels bravent les lois homophobes du président Yoweri Museveni et osent se montrer. Jay Abang est l'un d'eux. Il travaille au sein de "Freedom and Roam Uganda", une ong qui milite pour la défense des droits des communautés homosexuelles. Interview.

ARTE Journal : Quel est votre premier sentiment vis-à-vis de ce renforcement de la législation à l'encontre des homosexuels ?

Jay Abang : C'est une profonde atteinte à la liberté individuelle et aux droits de l'Homme. C'est absurde de vouloir poursuivre des gens qui ont des relations avec des personnes du même sexe. C'est d'autant plus absurde dans un pays qui se dit fièrement une démocratie.

 

Sous-entendez vous que l'Ouganda n'est pas vraiment une démocratie ?

Jay Abang : En fait, depuis quelques années je me demande ''sommes-nous vraiment une démocratie ?'' C'est une question qui mérite d'être étudiée...

 

Selon la loi, comment peut-on prouver que quelqu'un est homosexuel en Ouganda?

Jay Abang : La suspicion ! Ils ne peuvent pas le prouver, tout fonctionne seulement sur la suspicion.

 

En considérant cela, est-ce que vous vous cachez, est-ce-que vous évitez de d'afficher votre homosexualité ?

Jay Abang : Personnellement, je ne me cache pas parce que je ne commets aucun crime, je ne suis pas un criminel.

 

Vous n'avez pas peur ?

Jay Abang : J'ai peur pour ma vie, oui. J'ai peur de ce que n'importe qui pourrait faire, des réactions des gens. Les Ougandais, et les Africains en général sont réputés plus religieux que le pape. Du coup, oui j'ai peur pour ma vie.

 

Comment cela se passe-t-il se passe pour un homosexuel en Ouganda ?

Jay Abang : C'est dur. On subit des agressions verbales, parfois des agressions physiques, on peut être expulsé de chez soi.

 

Pouvez-vous continuer à agir malgré tout ou ne vous reste-t-il plus qu'à vous vous cacher ?

Jay Abang : Oui, nous pouvons agir. Nous envisageons de porter ces nouvelles lois devant la Cour constitutionnelle pour que soit vérifiée leur constitutionnalité. Nous les activistes essayons de faire attention à notre sécurité. Il faut rester vigilant vis-à-vis de tout ce qui pourrait encore arriver.

 

Cette répression contre les homosexuels semble empirer en Ouganda. Vous menez une lutte depuis longtemps mais les choses ne s'arrangent pas. Comment continuer à combattre alors ?

Jay Abang : La situation est mauvaise depuis longtemps. Mais aujourd'hui c'est encore plus effrayant qu'auparavant de ne pouvoir vivre librement.

Comme vous le savez probablement, cette nouvelle loi cherche à criminaliser les communautés homosexuelles, et va encore plus loin car elle prévoit l'emprisonnement à vie. La société ougandaise est tellement ancrée dans ses traditions et les croyances religieuses que ça ne fait que renforcer l'homophobie.

 

L'église catholique ougandaise est particulièrement virulente vis-à-vis des homosexuels. Existe-t-il toutefois des prêtres ou des représentants du clergé qui prennent leur défense ?

Jay Abang : Un très très grand nombre d'Ougandais fréquentent les temples ou les églises. Ceci fait qu'ils ne sont pas très progressistes. Ils ne soutiennent pas les homosexuels et ne défendent pas leurs droits.

Mais nous avons toutefois un évêque Christopher Senyonjo qui a d'ailleurs été excommunié pour avoir défendu les droits des homosexuels. Il continue à prêcher dans sa propre église, une église qui ne dépend pas de l'Eglise chrétienne officielle.

 

En réaction à ces lois homophobes, plusieurs pays étrangers menacent de couper les aides budgétaires qu'ils accordent à l'Ouganda. Qu'en pensez-vous ?

Jay Abang : L’aide que nous recevons d’autres pays permet de financer différents programmes, comme la lutte contre le Sida, la mortalité infantile ou l’aide à la reconstruction. En tant qu'Ougandais, je profite moi aussi de tout cela. Si les contribuables des pays donateurs décident qu'ils ne veulent pas que leur argent aille dans un pays homophobe, je n’ai pas mon mot à dire. Mais en tant qu’Ougandais, je crois que nous bénéficions d’une partie de ces aides et qu’elles sont utilisées à bon escient dans différents domaines.

 

Envisagez-vous d'aller habiter dans un autre pays où vous pourrez vivre en toute liberté ?

Jay Abang : J'y pense mais pas pour l'instant. Peut-être qu'un jour oui, peut-être que non...

 

Propos recueillis par Cécil Thuillier