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Japon : barrage contre le pacifisme

Pays : Japon

Tags : militaire, Armée

Très controversé, le projet de renforcement du rôle militaire du Japon présenté par le Premier Ministre Shinzo Abe inquiète les Japonais. Certains estiment qu’il viole la constitution. Retour en quatre étapes sur l’évolution de la législation nipponne en la matière et interview d'Alexandra Sakaki, experte de l'Asie à la SWP de Berlin (Institut d'affaires internationales).

Le Japon a le droit d’intervenir militairement si "un pays qui entretient des liens étroits avec le Japon subit une attaque armée, et que cette attaque menace la survie du Japon" 

Shinzo Abe, Premier ministre

Ils étaient 60 000 à manifester le 15 juillet devant le Parlement, pour protester contre ces lois sécuritaires. "Abe, démission !", "Pas de guerre, pas de morts", le message est clair : de nombreux Japonais refusent que les forces nationales (appelées Forces d’Autodéfense) multiplient leurs interventions à l’étranger. 

Cette hantise de la guerre n’est pas nouvelle. Traumatisé par les deux bombes atomiques, le pays adoptait en 1946 une constitution pacifique. Mais au fil du temps, sa lecture devient de plus en plus aléatoire. 

L’histoire semble se répéter. Déjà en 1960, de nombreux japonais manifestaient contre un renforcement de l’armée prôné le premier ministre de l’époque Nobusuke Kishi. Une protestation violente qui l’avait mené à la démission. Aujourd’hui, c’est son petit-fils Shinzo Abe qui subit les foudres de son peuple : sa cote de popularité a atteint les 40%, le taux le plus bas depuis sa réélection.

 

L’évolution de la législation nipponne en quatre dates (passez votre souris sur les dates pour afficher plus d'informations) :

 

Alexandra Sakaki

Alexandra Sakaki

"Le Japon s’inquiète de la puissance militaire de la Chine."

Interview d'Alexandra Sakaki, experte de l'Asie à la SWP de Berlin :

 

Que signifie l’article neuf de la constitution japonaise ? 

Alexandra Sakaki : Cet article a été formulé avec les Etats-Unis, et c’est la base de la politique de sécurité du pays après la seconde guerre mondiale. Cet article stipule que le Japon peut avoir des forces armées, mais uniquement pour se défendre. Ce caractère défensif a été modifié l’année dernière par un décret du gouvernement de Shinzo Abe. Selon ce décret, les forces japonaises peuvent agir si la sécurité nationale est en danger. 

Que cherche le gouvernement japonais avec ces nouvelles lois ? 

Alexandra Sakaki : Je pense que le gouvernement de Shinzo Abe veut être un allié des Etats unis, et avoir une relation d’égal à égal avec lui. Ces derniers mois, le Japon a eu l’occasion de tester ses relations avec les Etats-Unis. Ce qui pourrait faire évoluer la relation entre les deux pays, c’est le différend territorial entre la Chine et le Japon, dans les îles Senkaku. Le gouvernement japonais cherche à avoir l’appui de Washington en cas de conflit avec la Chine. 

 

Est-ce que le grand voisin chinois contribue au développement militaire du japon ? 

Alexandra Sakaki : Oui, le Japon s’inquiète de la puissance militaire de la Chine. Pékin n’a cessé de s’étendre ces dernières années, en particulier près des îles que les deux pays revendiquent.  Aujourd’hui, le débat politique au Japon est largement centré autour de cela. 

 

Shinzo Abe est peu critique quant au passé guerrier du Japon, il a même tendance à l’enjoliver.

Alexandra Sakaki - 16/07/2015

Pékin surveille de près ce débat. Que pensez-vous de sa position ? Pour rappel, l’armée japonaise a tout de même commis de terribles crimes de guerre en Chine avant sa défaite en 1945…

Alexandra Sakaki : Je pense qu’il est totalement normal que la Chine ait un regard critique sur le Premier ministre Shinzo Abe. Il est peu critique quant au passé guerrier du Japon, il a même tendance à l’enjoliver. Mais depuis la Seconde Guerre mondiale, le Japon est devenu un pays pacifique et paisible. Les missions des forces japonaises sont très encadrées, pour l’instant, elles ne travaillent que pour des missions pour l’ONU. Je ne pense pas que le Japon redevienne une véritable force belligérante avec cette réinterprétation de l’article 9 de sa constitution. De toute façon entre la Chine et le Japon, il faut que la confiance renaisse, mais ça ne doit pas venir uniquement du côté japonais. 

 

Le Japon et l’Allemagne, les deux grands perdants de la Seconde Guerre mondiale, ont développé une mentalité antimilitariste. Shinzo Abe doit-il s’attendre à une résistance des autres partis politiques s’il veut continuer avec ses projets de loi ? 

Alexandra Sakaki : Pour pouvoir adopter ses nouvelles lois, Shinzo Abe a besoin d’une majorité politique derrière lui, mais aussi d’un soutien de sa population. Selon une enquête, 80% des Japonais ne sont pas d’accord avec cette loi. Ils sont sceptiques, se posent beaucoup de questions, donc Shinzo Abe va devoir œuvrer pour les persuader de le suivre.  Et puis il reste tout de même l’aval de la Chambre Haute. Le débat n’est pas près de s’arrêter, d’autant que pour l’instant le soutien civil est quasi-inexistant. 

Dernière màj le 8 décembre 2016