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"J’ai besoin d’espérer"

Pays : États-Unis

Tags : Littérature, Ferguson

Écrire pour dénoncer, changer de regard et se souvenir. Jesmyn Ward est une des nouvelles plumes de la littérature afro-américaine. Originaire du Mississippi, elle s'est tournée vers l'écriture pour honorer la mémoire de son petit frère, renversé par un conducteur ivre l'année où elle a terminé ses études. La jeune romancière a gagné le prestigieux National Book Award pour son deuxième roman, "Bois sauvage" (Paris, Belfond, 2012). Dans ses livres, on cherche en vain l'Amérique post-raciale chère au président Obama, on y trouve au contraire un pays où les inégalités restent criantes. Elle répond aux questions de Barbara Lohr.

Je n’ai jamais cru dans la rhétorique post-raciale de Barack Obama. Il n’y a rien de "post-racial" dans ce que vivent les Noirs aujourd’hui en Amérique. 

Jesmyn Ward - 20/08/2014

ARTE Info : En tant qu'auteure afro-américaine, comment avez-vous réagi aux événements de Ferguson ?

Jesmyn Ward : À chaque fois que de pareils événements se reproduisent, je me sens confortée dans ma volonté d’écrire. Et je le fais dans l’espoir que mon travail puisse changer la façon dont les afro-américains sont perçus par les autres, pour les "humaniser" et alors peut-être que ce genre de tragédie se reproduira moins souvent. Si un flic lit un de mes livres, peut-être que la prochaine fois qu’il tombe sur un gamin noir, il le verra comme un être humain et pas comme un animal. C’est une vision très optimiste, je sais, mais j’ai besoin de croire en ça pour pouvoir continuer à écrire. J’ai besoin d’espérer.

 

Derrière cet acte ressenti comme une injustice, n'y-a-t-il pas des inégalités permanentes ? 

Jesmyn Ward : Oui, les inégalités persistent aux Etats-Unis, et elles persistent dans tous les domaines : de l’éducation au logement en passant par l’emploi ou la mobilité sociale. Ces inégalités persistent parce que pour beaucoup, dans notre culture, il y a toujours ce préjugé, cette conviction non formulée que les Noirs valent moins. Que nos vies n’ont pas d’importance. Je n’ai jamais cru dans la rhétorique post-raciale de Barack Obama. Il n’y a rien de "post-racial" dans ce que vivent les Noirs aujourd’hui en Amérique. Nos vies quotidiennes sont continuellement marquées par le poids des inégalités et de l’histoire.

 

6 ans après avoir élu un Président noir, les inégalités semblent les mêmes. Êtes-vous déçue ? À quoi vous attendez-vous maintenant ?

Je pense qu’avoir un Président noir c’était surtout le signe d’un tournant culturel : cela montre notre volonté d’accepter qu’un homme noir puisse être intelligent, puissant et productif.

Jesmyn Ward - 20/08/2014

Jesmyn Ward : Changer exige beaucoup de temps, de travail, de sacrifices et de douleurs. Je ne m’attendais pas à ce que tout change du jour au lendemain. Je ne m’attendais même pas à ce que cela change en 6 ans. Je pense qu’avoir un Président noir c’était surtout le signe d’un tournant culturel : cela montre notre volonté d’accepter qu’un homme noir puisse être intelligent, puissant et productif, qu’il puisse conduire notre pays. Ce changement de perception est important, pour le pays tout entier et spécialement pour les jeunes noirs – hommes et femmes – pour qui cela a ouvert un nouvel horizon d'avenirs possibles. Et cette ouverture, cet élargissement du spectre des perspectives est essentiel à l’expérience humaine, je pense.

 

Jesmyn Ward sera de passage en du 11 au 15 septembre en France au festival America à Vincennes.

Dernière màj le 8 décembre 2016