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Israël : pas de terre promise pour les migrants

Pays : Israël

Tags : Erythrée, Soudan, accueil des migrants, droit d'asile, demandeur d'asile, Réfugiés

Un revirement de plus pour Benyamin Netanyahou. Mardi 24 avril, le gouvernement israélien a annoncé l'annulation de son plan d'expulsions de migrants africains. Mi-mars, les autorités avaient été sommées par la Cour suprême de détailler les bases légales de ce projet controversé, qui laissait deux possibilités aux exilés : être déporté vers un Etat tiers africain ou vers leur pays d'origine en échange de 3 500 dollars, ou rester en prison pour une durée illimitée. Mais Israël a reconnu n'avoir obtenu l'accord d'aucun pays tiers pour les accueillir. C'est un épisode de plus dans la longue lutte de ces 42 000 migrants, majoritairement érythréens et soudanais, qui espèrent obtenir l’asile en Israël, un État où le statut même de "réfugié" n’existe pas.

Le 2 avril, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avait déjà annulé, aussitôt après l'avoir annoncé, un accord surprise avec le Haut commissariat de l’ONU aux réfugiés (HCR). "Il y a beaucoup de confusion, beaucoup de colère" chez les candidats à l’asile après ce revirement, témoignait alors Dror Sadot, porte-parole de l’organisation israélienne Hotline for Refugees and Migrants. "Ils demandent juste à comprendre ce qui se passe." L’accord avec le HCR était en effet inespéré. Il prévoyait la réinstallation d’environ 16 000 Érythréens et Soudanais en Allemagne et en Italie, ainsi que la régularisation du même nombre d’exilés en Israël. Ces migrants ont échappé à la dictature érythréenne et aux conflits qui minent le Soudan depuis des années. Ils sont pour la plupart arrivés dans l’État hébreu depuis plus de cinq ans.

 

Israel: Die Odyssee der Asylsuchenden
Israël : pas de terre d'asile pour les migrants Les migrants africains sont dans une situation incertaine en Israël, entre menaces de détention et d'expulsion. Israël : pas de terre d'asile pour les migrants

Musique : IRJD, 00h12 intro

 
Un statut précaire

Beaucoup d’entre eux ont connu l’enfermement dans des centres de détention, à la frontière entre Israël et l'Égypte, et vivent aujourd’hui dans des quartiers pauvres du sud de Tel Aviv, où les tensions s’accumulent avec les habitants israéliens. Les autorités reconnaissent qu’il n’est pas possible de les renvoyer dans leur pays d’origine, mais elles leur offrent très peu de chances de rester durablement dans le pays. Entre 2013 et 2017, seuls dix Érythréens et un Soudanais sur 15 200 qui ont fait une demande d'asile ont reçu une réponse positive.

L’État préfère leur octroyer une protection collective, qui leur évite d’être expulsés mais les empêche de travailler, sans remédier à leur précarité ni à leur incertitude. "​C’est une manière de ne pas leur donner un statut permanent, de ne pas les labelliser comme réfugiés"​, explique Shira Havkin, chercheuse au Centre de recherches internationales de Sciences Po (Ceri).

 

Des expulsions "volontaires"​

Le projet annulé le 24 avril par les autorités israéliennes est la poursuite de déportations organisées par Israël depuis décembre 2013 vers des "​pays tiers"​, le Rwanda et l’Ouganda, un autre moyen de dissuader les migrants de demeurer sur son territoire. Les expulsions qui ont déjà eu lieu étaient "volontaires" selon les autorités, qui ont proposé en échange 3 500 dollars à chaque candidat au départ. "Mais comment considérer leur départ comme volontaire quand on sait qu’ils sont sous pression et risquent un emprisonnement illimité ?", résume Shira Havkin.

Comment considérer leur départ comme volontaire quand on sait qu’ils sont sous pression et risquent un emprisonnement illimité ?

Shira Havkin, chercheuse au Ceri

Un rapport publié (en anglais) par The Hotline for Refugees and Migrants et intitulé "Mieux vaut être en prison en Israël que de mourir en chemin" témoigne de ce qui attend les exilés débarqués au Rwanda et en Ouganda : le vol de leurs documents d’identité, l’impossibilité de déposer une demande d’asile, le trafic d’êtres humains… Et, pour certains, la tentative de se rendre en Europe en passant par la Libye.

C'est en novembre 2017 que le gouvernement israélien a annoncé vouloir rendre ces expulsions "obligatoires", ce qui changeait le cadre légal de cette mesure : il lui fallait l’accord officiel du Rwanda et de l’Ouganda. Le Rwanda, après avoir accepté, est revenu sur sa décision, à cause "d'énormes pressions exercées par le New Israel Fund (NIF) [une ONG américaine] et des éléments au sein de l'Union Européenne", selon Benyamin Netanyahou, et la Cour suprême a retoqué le projet.

D'après Philip Luther, directeur d'Amnesty International pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, ces déportations sont "un dangereux abandon des responsabilités" d'Israël. "C'est un exemple de politique irréfléchie qui a nourri la 'crise globale des réfugiés'".

 

Absence de législation

Les migrants dont les demandes d’asile sont acceptées n’obtiennent pas le statut de réfugié. Et pour cause : il n’existe pas. "En Israël, il n’y a pas de loi sur l’asile", précise Shira Havkin. "Les personnes dont la demande d’asile est acceptée reçoivent un visa de séjour censé être temporaire, mais d’une durée assez longue, avec des droits sociaux."

Selon la chercheuse, les questions d’asile ont longtemps été occultées par des questions historiques en Israël : "L’État a été créé comme une terre d’asile uniquement pour les Juifs, il n’y a jamais eu de politique d’immigration". Les migrants africains sont qualifiés par les autorités d’"infiltrés", un terme qui n’est pas anodin puisqu’il désignait initialement les Palestiniens qui venaient travailler en Israël après 1948.

Dror Sadot, de The Hotline for Refugees and Migrants, estime pourtant qu’il existe des solutions : offrir l’asile aux exilés, aider les employeurs à les embaucher, réduire la pression de Tel Aviv en permettant aux migrants de s’installer ailleurs dans le pays. En attendant d’être fixés sur leur sort, ces derniers ne baissent pas les bras. "Les migrants sont déterminés à se battre", rapporte la porte-parole. Ils sont soutenus par bon nombre d'ONG et de membres de la société civile, dont certaines manifestations ont rassemblé plus de 20 000 participants à Tel Aviv ces derniers mois.

Dernière màj le 25 avril 2018