Indiana : pas de fleurs pour les homos

Pays : États-Unis

Tags : USA

Des couples gays privés de fleurs, au nom des convictions religieuses des vendeurs. Dans l'Indiana, un projet de loi controversé permettrait aux commerçants de refuser de servir certains clients, dont le mode de vie serait contraire à leur foi. A l'inverse, les paroissiens de la jeune Première Eglise du cannabis pourraient, en toute légalité, pratiquer le rituel du joint, indispensable à leur culte. Religion contre orientation sexuelle : au pays des libertés,  les croyants tentent de contrer le mariage gay, à coups de lois fédérales aux conséquences inattendues.

Mike Pence

Quand la liberté des uns empiète sur celle des autres

Il aura fallu moins d’une semaine aux associations de défense des droits des homosexuels pour forcer Mike Pence (voir photo), le gouverneur de l’Indiana, à revoir sa copie. Le 26 mars dernier, ce Républicain apposait sa signature sur une loi locale, le «Indiana Religious Freedom Restoration Act ». Restaurer la liberté de religion, rien d’anormal dans ce pays où l’on prête serment sur la « Holy Bible ». Sauf que, dans les faits,  cette  loi apporte une nouveauté : la possibilité, pour un citoyen ou une entreprise, d’invoquer une entrave « substantielle » à ses croyances religieuses dans le cadre d’un procès. Une disposition qui permettrait de justifier, sous couvert de religion, des discriminations vis-à-vis de la communauté gay.

 

 

 

Religious Freedom Restoration Act : une loi fédérale

Mike Pence l’a rappelé : la loi de l’Indiana s’inspire d’une loi fédérale, votée en 1993 sous Bill Clinton. Destinée à protéger les citoyens de toute intervention de l’Etat dans leur sphère privée, et en particulier dans leurs croyances religieuses, cette loi avait été mise en place pour protéger les Indiens d’Amérique. Une manière de reconnaître leurs traditions religieuses, entre fêtes et consommation de peyotl. Depuis, cette loi a été adoptée dans 19 Etats, avec des nuances juridiques qui en subvertissent parfois l’esprit.

En clair, un fleuriste chrétien pourrait ainsi refuser, au nom de sa foi, de fournir ses services à un couple homosexuel, prêt à célébrer ses noces. C’est en tout cas l’exemple brandi par la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels) américaine qui dénonce une loi pernicieuse, dans cet Etat qui reconnaît pourtant l’union de personnes du même sexe depuis octobre 2014. Mike Pence a beau avoir écumé les talk-shows pour assurer que « cette loi ne créé pas de permis de refuser de servir des couples gays et lesbiens », la polémique, d’abord locale, est devenue nationale.

 

Indiana, Arkansas : même combat

D’autant que dans un Etat voisin, l’Arkansas, une loi similaire a également été votée le 31 mars. Le gouverneur Asa Hutchinson, lui aussi Républicain, a été contraint de faire marche arrière dès le lendemain. Même son propre fils s’est  immiscé dans le débat, signant une pétition pour abroger le texte. Mais si l’Arkansas et l’Indiana promettent tous deux des amendements pour clarifier l’esprit de la loi, ce retournement de situation ne s’est pas joué sur le terrain des valeurs. Ce sont les appels au boycott, et les craintes de répercussions économiques, qui auront finalement convaincus ces partisans de la foi.

 

En temps normal, cette loi n’aurait provoqué aucune polémique. Mais nous ne sommes pas dans des temps ordinaires."

Asa Hutchinson, gouverneur de l’Arkansas.

L'arme du boycott

Pour protester contre la loi, plusieurs entreprises menacent de boycotter ces Etats, et jouent sur la peur de pertes financières. Le site Internet Angie’s List, dont le siège est basé à Indianapolis, capitale de l’Indiana, a mis en suspens un projet d’extension de ses locaux d’une valeur de 40 millions de dollars, qui aurait généré  1 000 nouveaux emplois dans la ville. Les entreprises de la Silicon Valley sont aussi en première ligne. Le  PDG d'Apple, Tim Cook,  s’est  déclaré « profondément déçu » par cet Etat gouverné par Mike Pence. 

 

 

De son côté, Hillary Clinton a twitté sa « tristesse » de voir qu’une telle loi « peut exister aujourd’hui, aux Etats-Unis ». La NBA et d'autres fédérations sportives, brandissant également la menace du boycott des compétitions prévues dans l’Etat,  ont assuré dans un communiqué que « tous les fans, les joueurs et le personnel » étaient les  bienvenus à chacun des matchs. Même message pour le propriétaire des Colts, l’équipe de football américain d’Indianapolis, Jim Irsay: "Tous les fans sont les bienvenus chez les Colts. UNE FAMILLE ! » La résistance vient aussi du monde artistique : le groupe de rock Wilco a annulé son concert prévu dans la capitale de l’Etat le 7 mai. Sur un air de défi, le maire d’Indianapolis, pourtant républicain, a rappelé sur les réseaux sociaux que sa ville « ne sera pas défini par cette loi ». 

 

 

Des autocollants « Nous servons tout le monde » ont aussi fait leur apparition sur les vitrines des commerces, pour indiquer l’opposition des propriétaires à la loi religieuse. Une loi qualifiée de « message dangereux et discriminatoire » par le Human Rights Campaign, qui milite pour les droits des homosexuels.

 

 

La liberté comme prétexte

L'Amérique découvre un nouveau « choc des cultures ». Dans le pays du Premier amendement, deux types de liberté se font face. La liberté de religion, et du respect des croyances de chaque individu. Et la liberté de vivre son orientation sexuelle, sans limites, et sans souffrir de discriminations.  Mais les apparences sont trompeuses. Les républicains se drapent dans l’étendard du respect de la foi pour promouvoir les valeurs chrétiennes. Les croyances religieuses ne deviennent donc qu’un prétexte, pour limiter les libertés d’autrui, en particulier dans un Etat qui ne condamne pas les discriminations basées sur l'orientation sexuelle.

Mais les réactions indignées et la portée nationale de la polémique ébranlent le jeu politique des républicains, déjà tournés vers l’horizon des présidentielles de 2016. De Marco Rubio à Jeb Bush, les candidats à la Maison Blanche se sont donc positionnés en faveur de la loi. Mike Pence, lui aussi, joue du thème religieux pour attirer les votes. Avant de reculer, face au rejet de l’opinion publique. Comme en Arkansas, les textes de lois incriminés devraient être amendés, pour empêcher que les entreprises commerciales ne deviennent l’arrière-boutique de la discrimination légalisée. 

La liberté sacrifiée sur l’autel de la ganja

Comble de l’ironie : en voulant contourner la légalisation du mariage homosexuel, l’Indiana aura finalement réussi à légaliser le cannabis. Bill Levin, fondateur de la Première Eglise du cannabis, reconnue récemment comme un mouvement religieux dans cet Etat où la consommation de marijuana est pourtant illégale, compte bien profiter des nouveaux droits qui lui sont accordés. Rite cultuel à part entière au sein de sa « paroisse », aucune poursuite judiciaire ne pourrait être entamée contre un fidèle de cette Eglise, surpris un joint à la main. En théorie.

 

Une conséquence inattendue pour les Républicains  qui, à l’aube de la course à la présidentielle,  ont décidé de jouer leur différence sur le terrain des valeurs, pointant leur boussole politique sur la protection des principes religieux.  Quitte à, parfois, être pris au piège des chemins de traverse.