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Impérialisme, intégration et apartheid : le rugby, ce sport très politique

Pays : Monde

Tags : Rugby, Coupe du monde, Royaume-Uni

Moins populaire et universel que le football, le rugby s'est propagé dans un contexte où s'entremêlent histoire coloniale, valeurs éducatives et géopolitique. Notre tour d'horizon en Europe et dans l'hémisphère sud alors que débute, le 18 septembre, la huitième édition de la Coupe du monde de rugby à XV, organisée en Angleterre et au Pays de Galles.

1. Un sport mondialisé... au fort accent britannique

Dans son dernier rapport d'activité, la fédération internationale World Rugby jubile : "Il n'y a jamais eu autant de joueurs de rugby dans autant de pays." Reste que cet atlas de l'ovalie a un fort accent britannique : sur les 7,23 millions de joueurs recensés à l'échelle planétaire, 4,42 millions appartiennent à l'une des cinquante-trois nations membres du Commonwealth, cette organisation composée des anciennes colonies ou protectorats britanniques. La raison à cette statistique n'est pas à chercher bien loin : à l'instar de son cousin le football, le rugby a été inventé au XIXe siècle sur les terres de sa gracieuse majesté. 

Du point de vue sportif, le Royaume-Uni est au passage... désuni puisque comme au football, il n'existe pas d'unique équipe nationale : l'Angleterre, le Pays de Galles et l'Ecosse s'affrontent ainsi sur les terrains. Un privilège qui remonte aux origines de ce "sport de voyous joué par des gentlemen", qui doit tout à nos voisins d'outre-Manche. En 1871, Anglais et Ecossais disputaient ce qui est considéré comme le premier match international de l'histoire du rugby et depuis, la fédération internationale n'a jamais osé remettre en cause le statut particulier octroyé aux trois nations britanniques.

Le drapeau du XV du Trèfle.

Les rugbymen nord-irlandais évoluent quant à eux aux côtés des Irlandais sous la bannière du XV du Trèfle. Un cas unique de sélection dérogeant aux frontières politiques et qui pose d'épineuses questions en matière de symboles nationaux. A tel point qu'en 1995, la fédération irlandaise de rugby commanda au compositeur Phil Coulter un hymne propre à l'équipe, Ireland’s Call, interprété à Dublin, à Belfast et lors des matchs à l'extérieur. Côté drapeau, un étendard associant les armoiries des quatre provinces historiques de l'île d'Irlande - Ulster au nord, Connacht à l'ouest, Munster au sud et Leinster à l'est - est déployé.

 

2. Pourquoi, en France, prend-t-il l'accent du midi ?

Hors de l'Empire britannique, la France est l'une des rares contrées où le rugby a réussi à s'ancrer avec succès. Curieux quand on connaît le peu d'amour que se vouent les deux pays. Pierre de Coubertin, pédagogue influent et rénovateur des Jeux olympiques de l'ère moderne, n'est pas étranger à cette implantation : admirateur des méthodes sportives d'outre-Manche, le baron affirma en 1892, année décisive pour le développement du sport en France, que "le jeune homme qui joue au rugby est mieux préparé qu’un autre au match de la vie"

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"Le rugby : une culture monde territorialisée", de Jean-Pierre Augustin, dans la revue Outre-Terre.

La carte de la France déformée en fonction du nombre de licenciés, département par département, à la fédération française de rugby. Source : Slate

Le premier club de rugby français naît logiquement non loin des côtes anglaises, au port du Havre, en 1872. Pourtant, c'est bien le sud-ouest qui va devenir, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, la terre du ballon ovale dans l'Hexagone. Dans un passionnant article, le géographe Jean-Pierre Augustin, professeur à l’université Bordeaux-Montaigne, avance plusieurs explications : "Trois atouts déterminants se conjuguent [à la fin du XIXe siècle] dans la région de Bordeaux. C’est d’abord la présence d’une colonie britannique active et bien insérée dans les milieux d’affaires bordelais qui, en divulguant les pratiques sportives d’outre-Manche, suscite les vocations sportives locales. C’est ensuite la détermination d’un groupe de pédagogues qui [...] développent les activités physiques dans les établissements scolaires à partir d’une Ligue girondine qui n’a son équivalent dans aucune région française. C’est enfin la constitution d’un club omnisports, le Stade bordelais, qui, bénéficiant de l’appui des joueurs et des conseillers britanniques, parvient [...] à organiser une machine sportive susceptible de rivaliser avec les équipes parisiennes et ensuite de les dominer. Ces trois composantes originales ont leur logique propre, mais elles se mêlent par des effets d’enchaînements et d’interrelations pour faire de Bordeaux la capitale du rugby français, le bastion à partir duquel le sport britannique se diffuse dans les départements aquitains et le sud du pays." 

Cette hiérarchie régionale ne s'est jamais démentie : à l'heure actuelle, parmi les trente clubs professionnels évoluant dans les championnats de Top 14 et de Pro D2, vingt-sept se situent sous la ligne géographique Bordeaux-Lyon. On compte trois exceptions à cette hégémonie : deux clubs de région parisienne (Racing 92 et Stade français) et La Rochelle.

 

3. Et pourquoi l'Allemagne est-elle aussi mauvaise ?

Chez ARTE, autant le Mondial de football de l'an dernier avait déchaîné les passions de nos collègues français et allemands confondus, autant la Coupe du monde de rugby ne devrait susciter l'engouement que d'une partie des Français. Et pour cause : en huit éditions, le XV d'Allemagne n'est jamais parvenu à se qualifier pour cette compétition. Avec seulement 11 000 licenciés pour 80 millions d'habitants, le rugby peine à faire son trou outre-Rhin. Pourtant, le premier club de rugby éclot à Heidelberg dès 1872 et en 1900, l'Allemagne se hisse même au rang de vice-championne olympique avec la ville de Francfort. L'arrivée des Nazis au pouvoir, dans les années 30, va stopper net le développement de la discipline : le chancelier Adolf Hitler voit d'un mauvais œil ce sport de culture britannique et bon nombre de ses pratiquants, engagés dans l'armée du Troisième Reich, disparaissent lors de la Seconde Guerre mondiale.

 

4. Un rugby d'intégration en Nouvelle-Zélande...

"Fougère argentée (noir et blanc)", l'un des quatre projets de nouveau drapeau néo-zélandais, dont le choix sera soumis à un référendum en 2016.

Deux fois champions du monde, en 1987 et 2011, les Néo-Zélandais sont les icônes incontestées du rugby à XV. Le sport est si populaire chez les Kiwis que les symboles de l'équipe nationale des All Blacks, la fougère et la couleur noire, figurent parmi les finalistes du référendum qui désignera, en 2016, le futur drapeau de ce pays du Pacifique

Historiquement parlant, le rugby, introduit en 1870 au Nelson College, un établissement scolaire de l'île du sud, a connu un enracinement fulgurant. "L’ensemble du pays a été conquis en moins de quinze ans sans résistance ni compétition réelle avec d’autres sports", retrace Jean-Pierre Augustin. Le géographe bordelais explique que la "diffusion si rapide et si totale du rugby" est à chercher à trois niveaux, "éducatif, social et racial" : "Le responsable du Nelson College favorise l’implantation du rugby scolaire partout où il le peut et la création des native schools après 1870, où les Maoris sont fortement représentés, bénéficie de ces choix pédagogiques. Progressivement, c’est l’ensemble du système éducatif néo-zélandais qui utilise le vecteur du rugby dans un esprit plus égalitaire que dans les autres parties de l’Empire [britannique]. Ce choix d’un sport d’engagement intègre les traditions des populations indigènes, habituées à la vie en plein air et aux combats virils."

Le rugby, qui favorise l'intégration des autochtones à la société coloniale, apparaît ainsi comme le ciment de l'unité et de l'identité néo-zélandaise - fait suffisamment rare, ailleurs sur la planète, pour être souligné. Aujourd'hui, un tiers des trente-et-un joueurs sélectionnés pour l'édition 2015 de la Coupe du monde sont d'origine maorie. Et les All Blacks perpétuent, avant chacune de leurs rencontres, la tradition du haka, cette danse chantée rituelle des peuples insulaires du Pacifique sud - comme ici à l'Eden Park d'Auckland, en préambule de la finale du Mondial 2011, face au XV de France.

 

5. ... et de séparation en Afrique du Sud 

Nelson Mandela et François Pienaar, en 1995 (Jean-Pierre Muller/AFP).

Importé par les colons britanniques à la fin du XIXe siècle et rapidement adopté par les Afrikaners (ces Sud-Africains d'origine néerlandaise, française ou allemande), le rugby a été, tout au long du XXe siècle, un sport de Blancs pratiqué par les Blancs - les Noirs avaient certes établi leur championnat séparé, mais la cote de popularité de l'ovalie était faible au sein de cette communauté, qui lui préférait le ballon rond. Symboles de l'apartheid, les Springboks, surnom donné à l'équipe nationale, ont ainsi été bannis, en guise de protestation, de la scène internationale rugbystique dans les années 80.

En 1995, soit quatre ans après l'abolition de la politique de ségrégation raciale, l'Afrique du Sud de Nelson Mandela accueille la Coupe du monde de rugby sur son sol. Le fraîchement élu président de la République, figure de proue de la lutte pour l'égalité raciale, veut faire de cet événement l'acte fondateur de la nation arc-en-ciel"Le sport a le pouvoir de changer le monde, le pouvoir d'inspirer, le pouvoir d'unir les individus comme peu d'autres activités peuvent le faire. Il leur parle dans une langue qu'ils comprennent"justifia-t-il. "Le sport peut faire naître l'espoir là où régnait le désespoir. C'est un instrument au service de la paix, encore plus puissant que les gouvernements. Il fait tomber les barrières raciales. Il se moque de toutes les formes de discrimination. Les héros que le sport engendre illustrent ce pouvoir. Ils sont courageux, non seulement dans la pratique de leur sport mais aussi au sein de leur communauté, communiquant espoir et enthousiasme au monde entier."

Le XV d'Afrique du Sud, avec soit dit en passant un seul joueur noir dans son effectif, remportera une compétition pas épargnée par les polémiques. Et c'est un Mandela triomphant, vert de la tête aux pieds, qui remettra le trophée William Webb Ellis au capitaine des Springboks, François Pienaar. Ce tournant dans l'histoire sud-africaine a été immortalisé par Clint Eastwood dans le film Invictus, sorti en 2009, avec Morgan Freeman et Matt Damon.