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Images des attentats : l’Allemagne plus prudente que la France ?

Pays : Allemagne

Tags : attentat de Berlin, médias

Depuis l'attentat commis lundi soir dans un marché de Noël berlinois, les médias allemands ont diffusé très peu d'images du drame. A l'inverse, lors des attentats qui ont récemment touché la France, les chaînes de télévision ont abreuvé les téléspectateurs d'images, récoltant parfois des critiques acerbes et des avertissements du CSA. Les médias allemands font-ils preuve de plus de prudence ? 

Peu avant 20 heures à Berlin, lorsque le camion fonce dans la foule au marché de Noël de la Breitscheidplatz, le journaliste du Berliner Morgenpost présent sur place ignore encore s’il s’agit d’un attentat ou d’un accident lorsqu’il lance sa vidéo en direct. Très vite, cette vidéo provoque une tempête de réactions hostiles sur les réseaux sociaux. Les internautes critiquent le fait que le journaliste se concentre sur son direct plutôt que d’aider les victimes, mais aussi le fait que les blessés n’aient pas été floutés. Le Berliner Morgenpost supprime par la suite la vidéo pour la remplacer par une version retravaillée, dans laquelle certaines parties ont été supprimées. Des critiques très fortes -on a par exemple qualifié cette vidéo "d’éthiquement répugnante"- continuent cependant d’abonder sur les réseaux.

D’une manière générale, les médias allemands ont pris beaucoup de précautions dans la couverture de l’attaque. La chaîne de télévision allemande RTL est la première, plus d’une heure après les faits, à interrompre ses programmes pour basculer en édition spéciale. La ZDF, quant à elle, laisse continuer son programme normal jusqu’à 21 heures 45.

 

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Edition spéciale de l'ARD, capture d'écran. 
Images et informations diffusées avec précaution

A partir de là, les chaînes de télévision se montrent extrêmement prudentes dans leur manière de présenter les faits. Au fil des précisions qui leur parviennent, les journalistes présents sur place esquissent le tableau de cette soirée d’horreur, tandis que les experts et journalistes de la rédaction commentent les événements depuis le studio. L’Allemagne vient-elle de vivre une attaque terroriste ? Les spécialistes, pas plus que les journalistes envoyés sur place et les présentateurs ne s’autorisent à l’affirmer.

On prend aussi beaucoup de précautions avec ce qu’on montre. La ZDF diffuse tout de même un court extrait du Facebook Live réalisé par le journaliste du Berliner Morgenpost : on y voit des stands du marché de Noël sens dessus dessous, quelque passants hagards, mais d’images de cadavres ou de blessés, pas de traces.

"Les médias allemands se sont montrés relativement prudents", confirme Thomas Hanitsch, spécialiste allemand des médias, qui étudie les valeurs et contenus journalistiques dans différents pays. "Ils ont probablement appris du passé en ce qui concerne les attentats. Etant donné le débat actuel sur la crédibilité des journalistes, ils ont pris d’autant plus de précautions".  

La diffusion des images, un "réflexe journalistique"

Le 7 janvier 2015, à Paris, deux journalistes de Premières Lignes assistent en direct à l’attentat commis au siège de Charlie Hebdo, depuis le toit de leurs locaux. Ils filment la scène avec leurs téléphones portables. Quelques mois plus tard, ils expliquent leur réflexe à des confrères de L’Obs. Benoît Bringer, rédacteur en chef de Cash Investigation, décrit sa démarche comme "un réflexe journalistique". "Il y a une actu, je filme. C’est ce que je faisais [au Pakistan et en Afghanistan] quand il y avait un attentat". C’est ce même "réflexe professionnel" qu’évoque Daniel Psenny, journaliste du Monde et témoin de la fuite des victimes du Bataclan le soir du 13 novembre depuis son domicile.

Pourtant, après chacun des récents attentats commis en France, de nombreuses critiques ont été adressées aux médias, ciblant la diffusion d’images trop choquantes ou pouvant donner aux terroristes des informations sur les opérations de police en cours, mais aussi un manque de respect envers les victimes. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a adressé quinze mises en garde et vingt-et-une mises en demeure à toutes les télévisions françaises -à l’exception de M6.

"Se censurer ou se voir sanctionné"

Les journalistes des rédactions mises en causes ont répondu à cette décision du CSA par une lettre ouverte, dont voici un extrait :

"La liberté de la presse est un droit constitutionnel. Les journalistes ont le devoir d’informer avec rigueur et précision. Le CSA nous reproche notamment d’avoir potentiellement 'attenté à l’ordre public' ou pris le risque 'd’alimenter les tensions au sein de la population'. Nous le contestons. Sous le coup de ces sanctions, comment continuer à informer ? Dans quelle autre grande démocratie reproche-t-on aux médias audiovisuels de rendre compte des faits en temps réel ? Comment peut-on imaginer que le CSA veuille en 2015 renforcer encore le contrôle sur les médias audiovisuels français régulés quand l’information circule sans contrainte dans la presse écrite, sur les chaînes étrangères, tous les réseaux sociaux et les sites internet. N’est-ce pas nous placer dans une situation d’inégalité devant la loi ? Nous considérons que la décision du CSA porte en germe le danger d’une alternative : se censurer ou se voir sanctionné."

 

Plus de prudence des chaînes françaises après Charlie Hebdo ?

L’expérience de l’attentat de Charlie Hebdo a visiblement eu un impact sur les médias français : après les attaques simultanées du 13 novembre, le CSA se dit "satisfait" du traitement des événements par les chaînes télévisées dans la nuit du drame. En revanche, seulement quarante-huit heures après les attentats, M6 publie un reportage de quatre-vingt dix minutes dans lequel on peut voir des images des victimes ensanglantées. Le programme, diffusé malgré le refus du ministère de l’Intérieur, heurte certains téléspectateurs qui s’en indignent sur Twitter. Des photos et vidéos amateures du Bataclan sont également relayées sur les réseaux sociaux et certaines d'entre elles sont particulièrement choquantes.

De nouvelles critiques après l'attentat de Nice

Si les médias ont fait preuve de plus de retenue dans les images diffusées après le 13 novembre, l’attentat commis à Nice le soir du 14 juillet donne lieu à de nouvelles critiques. La diffusion par France 2 du témoignage d’un homme à côté du cadavre de sa femme choque profondément les téléspectateurs. "C'est fini pour moi, mon fils est mort. J'ai perdu les deux d'un coup. Ma femme et mon fils sont venus voir la fête. Voilà, c'est ça la fête", entend-on dire l’homme, hébété. Le CSA est immédiatement alerté et appelle les médias audiovisuels "à la prudence et à la retenue, protectrices de la dignité humaine et de la douleur des personnes". Dans un article publié sur Slate le lendemain de l’attentat et intitulé "Attentat de Nice : le soir où la télévision française a sombré", la journaliste Titiou Lecocq revient sur la diffusion de cette interview :

"C’est l’incompréhensible. L’insoutenable. L’accélération du naufrage : France 2 interviewe un homme à côté du cadavre de sa femme. Je reste sans voix. (Mais pas les journalistes de France 2.) Ce n’est pas que d’ordinaire j’ai une estime considérable pour le traitement de l’information sur la grande chaîne du service public, mais on vient de franchir un cap."

Le groupe France Télévision présente par la suite ses excuses et affirme que la diffusion de ces images "brutales" ne correspond pas "à la conception de l’information des journalistes des équipes et de l’entreprise".

En Allemagne, pas d'images de corps ni de blessés 

Pour Patrick Eveno, président de l’observatoire de la déontologie de l’information, "il n’y a pas de définition officielle de ce qu’est une image choquante : c’est très subjectif". "J’ai eu des échos de personnes qui considéraient que cette interview diffusée par France 2 était informative", poursuit le spécialiste. Selon lui, "il faut faire en permanence la balance entre d’une part la liberté de la presse et le droit du public à être informé, et d’autre part la protection de la vie privée et le respect des victimes".

Thomas Hanitsch estime qu’il serait "possible, mais peu probable" qu’une interview comme celle de France 2 soit diffusée sur une chaîne allemande. "Ce serait contraire aux valeurs du journalisme en Allemagne. Les chaînes de télévision publiques ne diffusent quasiment jamais d’images de corps ou de personnes blessées. Dans certains tabloïds, ça arrive de temps en temps pour vendre plus de titres. Dans l’ensemble, les médias allemands sont très prudents."

Dernière màj le 21 décembre 2017