"Ils nous ont laissés à la merci des tueurs"

Pays : Rwanda

Tags : Rwanda, bisesero, rescapé

Eric Nzabihimana était à Bisesero en juin 1994, une colline rwandaise connue pour les massacres commis par les extrémistes hutus sur les Tutsis. Selon lui, les militaires français savaient et n'ont rien fait. Pire, ils ont armé les Hutu... L'interview de David Arnold.

Les militaires français faisaient semblant de désarmer les FAR dans le camp de Bisesero, pour leur remettre des armes dans un village un peu plus loin à Gishyita.

 

ARTE Journal : Racontez-nous votre expérience avec les militaires français ?

Eric Nzabihimana : C'était à la fin du mois de juin 1994, je discutais avec un militaire français basé à Bisesero, prénommé Eric lui aussi. Nous avons partagé un verre dans son « trou ». Il m'a dit qu'ils n'étaient pas venus pour nous sauver, ce n'était pas leur mission. Ils étaient là pour épauler le gouvernement en place, le gouvernement des génocidaires. Il m'a dit que c'était trop tard pour les Tutsi. Mais que ça devait rester un secret entre lui et moi. Les militaires français faisaient semblant de désarmer les FAR (militaires hutu, ndlr) dans le camp de Bisesero, pour leur remettre des armes dans un village un peu plus loin à Gishyita.

 

Vous avez vu vous-même les militaires français armer les FAR ?

Eric Nzabihimana : J'ai remarqué ce petit manège en allant à la paroisse de Mubuga ; j'ai entendu les militaires français dire au père de la paroisse de demander à la population qui cachait des Tutsis, de les faire venir. C'est à ce moment là que j'ai vu des militaires français remettre des armes au FAR.

 

Et ensuite ? Que s'est-il passé ?

Eric Nzabihimana : Le 27 juin, les Français sont venus à Bisesero, nous leur avons demandé de nous secourir parce que nous étions en danger. Ils ont dit qu'ils n'étaient pas prêts et ils ont fait demi tour vers Kibuye. Ils sont revenus trois jours plus tard. Ils nous ont abandonnés le 27. Les tueries ont duré trois jours, les 28, 29 et 30. Les Français sont revenus le 30 au soir.

 

Ils ont fermé les yeux en quelque sorte ?

Eric Nzabihimana : Nous les avons suppliés, nous leur avons demandé de nous amener à Kibuye, ils ont refusé. Et ils nous ont laissés à la merci des tueurs. 

 

Aujourd'hui vous en voulez à la France

Eric Nzabihimana : Nous sommes allés en justice contre les militaires français. Parce qu'à cause d'eux nous avons perdu beaucoup des nôtres. Nous avons déposé plainte en 2005. Nous avons été appelés à voir le juge en 2013, mais il n'y toujours pas de suite pour le moment.