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"Il y a des domaines où ils peuvent avancer ensemble"

Pays : États-Unis

Tags : Midterms, Obama

Tous les sondages prédisent un basculement du Sénat à droite, à l'issue des "midterms" qui se tiendront ce mardi 4 novembre. Barack Obama, qui a déjà perdu la chambre des représentants en 2010, perdrait ainsi la majorité dans la totalité du Congrès. Doit-on s'attendre à un blocage de l'action politique d'Obama jusqu'à la fin de son mandat ? Non, d'après Thomas Snégaroff, professeur à Sciences Po et directeur de recherche à l'IRIS. Ce spécialiste de la politique américaine nous explique qu'un président démocrate peut réussir à s'entendre avec un Congrès républicain. A condition de le vouloir...

ARTE Journal : Comment expliquer que Barack Obama soit aussi impopulaire alors que ses résultats économiques sont si bons ?

 

Thomas Snégaroff : Il y a plusieurs facteurs. D’abord, il y a une forme de lassitude pour le chef de l’Etat qu’on retrouve régulièrement dans l’histoire. Les "midterms" de deuxième mandat sont en général très douloureuses pour le locataire de la Maison Blanche. Il y a eu Truman en 1950 qui a pris une raclée contre les Républicains, plus récemment Reagan en 1986, qui avait perdu le Sénat et la Chambre des représentants gagnés par les démocrates alors que lui pour le coup était plutôt populaire. Et puis George W. Bush en 2006, de la même manière, avait cédé le Congrès aux démocrates. Donc il y a une historicité, ce n’est pas extraordinaire à imaginer.

 

Thomas Snégaroff : Après il y a d’autres facteurs. Vous avez raison de parler de ses bons résultats économiques : moins de 6% de chômage, un déficit budgétaire proche des 3%. Ce sont de bons résultats macro-économiques, mais il y a beaucoup d’Américains qui ne sentent pas encore les effets de cette forte relance. On a près de 3% de croissance et il y a seulement 10 à 20% des Américains, selon les instituts de sondage, qui considèrent que leur situation est meilleure aujourd’hui qu’avant Obama, donc  c’est assez particulier puisqu’avant Obama il y avait la crise, mais il y a une absence de perception. Les Américains ont un sentiment de déclin de la puissance américaine et ce déclin ils l’incarnent dans la figure présidentielle. Selon une majorité d’Américains, le président manque de leadership, d’une « colonne vertébrale », à la fois en politique intérieure, puisqu’il n’a pas réussi à faire bouger les lignes et à travailler avec les Républicains, or les Américains sont très attentifs à ce travail bi-partisan. Et à l’international surtout, les Américains considèrent que c’est un président qui trace des lignes rouges mais qui ne les pas respecter, qui proposent le gel des colonies en Israël mais qui finalement ferme les yeux quand c’est fait, qui est faible face à l’Iran et qui n’a pas vu venir la menace de l’Etat islamique. Tout cela dessine une grosse désillusion qu’il faut mettre en relation avec le fol espoir suscité en 2008. Il y a un effet de compensation qui est d’autant plus fort que l’attente était largement démesurée.

 

ARTE Journal : Peut-on dire que le bilan de Barack Obama depuis 2008 est effectivement négatif ?

 

Thomas Snégaroff : C’est difficile à dire, le bilan économique est plutôt bon, la croissance est repartie. Evidemment la planche à billet énormément fonctionné mais aujourd’hui cette relance a fonctionné. On a un taux de chômage qui est en-dessous de 6%, ce qui est remarquable, on a une croissance qui dépassera les 3% l’année prochaine, un déficit budgétaire autour de 3% alors qu’il était à 10% en 2010, les effets de la crise sont largement dépassés. La réforme de la santé a été votée alors que personne n’avait réussi à réformer le système de santé depuis le président Johnson, donc c’est tout de même un succès. Donc oui il y a eu de bons résultats économiques mais l’ensemble de son programme législatif n’a pas abouti. On attend encore la loi sur l’immigration ainsi que ses grandes déclarations sur le climat. Bien sûr, ce n’est pas que de son fait, c’est aussi de la responsabilité des républicains, qui ont refusé mordicus de travailler avec lui. C’est aussi ce qu’on peut lui reprocher, c’est un président qui n’a pas su tisser des liens suffisamment forts avec  les républicains pour travailler avec eux, pour les contraindre, un peu comme avait réussi à le faire Bill Clinton. Lui avait su gouverner avec un Congrès républicain, ce que Barack Obama ne sait pas faire. C’est lié à sa personnalité. On considère que c’est quelqu'un d’assez froid, distant, un peu enfermé dans son bureau à la Maison Blanche avec ses propres conseillers et qui ne s’est pas assez ouvert au jeu politique de Washington. Il en paye aujourd’hui les pots cassés.

 

ARTE Journal : Comment Barack Obama pourrait gouverner s’il perdait la majorité au Congrès ? Est-ce que son action politique serait réellement bloquée ?

 

Thomas Snégaroff : C’est une question intéressante mais qui a un prisme un peu français. Nous, en France, on considère que quand on a le Congrès, on a les mains libres pour mener son propre programme législatif. Aux Etats-Unis, ce n’est pas vrai. Par exemple dans les années 60, avait un Congrès démocrate, Kennedy n’avait réussi à appliquer que 60% des mois qu’il souhaitait voir aboutir. Donc ce n’est pas le système à la française, où quand vous avez la majorité, tout passe. Inversement, vous pouvez travailler aussi dans un contexte de « cohabitation », pour reprendre un mot français. La question c’est « est-ce que Barack Obama veut travailler avec eux ? ». Les deux ont besoin de le vouloir, chacun de leur côté. Aux Etats-Unis le pouvoir législatif est uniquement entre les mains du Congrès mais le président a le droit de veto sur les lois votées par le Congrès. Donc il peut y avoir un blocage, très fort.

 

Mais je crois qu’il y a des domaines dans lesquels ils peuvent avancer ensemble. Par exemple, la loi sur l’immigration peut tout à fait avancer avec un Congrès républicain et un président démocrate. Ça ne sera pas exactement la même loi, il y aura sans doute un renforcement accru des frontières, une militarisation des frontières, notamment de celle avec le Mexique, mais la voie vers la régularisation des 12 millions de clandestins est envisageable.  Bon, la loi sur le climat n’avancera pas, c’est sûr que les républicains n’en veulent pas.

 

ARTE Journal : Qu’en est-il de l’autorité de Barack Obama dans les rangs démocrates ? Une bonne partie des candidats ayant cherché à se démarquer du président pour élu ou réélu..

 

Thomas Snégaroff : C’est vrai qu’Obama a perdu une place mais il ne faut jamais oublier que quand il a emergé en 2008, c’était une figure relativement neuve. Il était connu depuis, allez 3 ou 4 ans aux Etats-Unis, 4 à 5 ans dans les rangs démocrates, c’est très peu. Ce n’est pas quelqu’un qui a des racines profondes dans le camp démocrate, comme peuvent l’avoir Hillary Clinton, Bill Clinton, Joe Biden ou d’autres. Ce n’est donc pas étonnant que le parti se détourne aussi facilement de lui. Son impopularité s’explique aussi par son côté outsider. C’était un peu la même chose pour Jimmy Carter à la fin de sa présidence. Il était un peu le repoussoir et après il a été très peu utilisé par les démocrates. Je crains que Barack Obama, même s’il restera un symbole très fort, ne marquera pas la vie du parti démocrate dans les années à venir.

 

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Thomas Snégaroff est l'auteur de "Bill et Hillary Clinton, le mariage de l'amour et du pouvoir" (Ed. Tallandier)

Dernière màj le 8 décembre 2016