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Il n'y a plus d'espoir

Pays : Afrique Du Sud

Tags : Soweto, Townships

Le documentaire "Soweto, le temps des colères" nous plonge dans un monde de baraques en tôle ondulée où règnent criminalité, chômage et drogues. Tel est le quotidien dans habitants des banlieues de Johannesburg. Les townships sont une émanation de la politique d’apartheid menée pendant plusieurs décennies en Afrique du Sud. Construits dans les années 1950, ces quartiers ouvriers étaient l’incarnation de la ségrégation raciale. Autoroutes et bâtiments d’usine formaient des barrières physiques qui maintenaient la population noire à l’écart des villas et des piscines des Blancs. En raison d’un exode rural allant croissant, les townships avaient grandi de manière anarchique et n’avaient plus de capacités d’accueil. Rares étaient les nouveaux-venus à trouver du travail. Leur rêve d’une vie meilleure s’envolait rapidement. Ils devaient lutter pour survivre.

 

En 1994, la victoire électorale de l’African Nation Congress (ANC) de Nelson Mandela sonne la fin de l’apartheid et annonce un renouveau pour l’Afrique du Sud. La population longtemps opprimée a de grandes attentes et ne tarde pas à émettre des revendications. Mandela fait alors machine arrière en disant que les moulins du gouvernement tournent lentement, qu’il ne faut pas s’attendre à des miracles de la part [des membres du gouvernement], car ce sont des gens ordinaires avec toutes leurs faiblesses. Depuis 22 ans maintenant, les habitants de Soweto assistent, impuissants, à la généralisation de la corruption. Et les aides publiques sont bien trop maigres pour calmer la grogne dans les townships.

 

LE DROIT AU LOGEMENT

 

Les conditions précaires de logement dans les townships sont un exemple de ces problèmes sociaux. La population n’a souvent ni eau courante ni électricité. Les infrastructures sont inexistantes. La criminalité est en hausse. Les familles vivent à l’étroit. Ici, pas d’intimité. A son arrivée au pouvoir, l’ANC a promis de remédier à cette situation. Cette promesse est même ancrée dans la constitution de 1996 : "Chacun a le droit d'avoir accès à un logement adéquat." Le gouvernement s’est engagé à œuvrer en ce sens avec les ressources dont il dispose. Jusqu’en 2010, l’Etat sud-africain a mis 1,6 million de logements à la disposition de la population. Mais selon les estimations, ils sont encore 12 millions à attendre un logement financé par l’Etat. Une tâche herculéenne. A cela viennent s’ajouter la corruption et le népotisme qui règnent à l’échelle locale : les bonnes places sur les listes d’attente sont souvent attribuées aux plus offrants. Une fois de plus, les plus démunis sont les grands perdants. Même après l’abolition de l’apartheid, ses conséquences sont encore palpables. Alors le mécontentement grandit et s’exprime par des manifestations qui dégénèrent dans la violence – en 2016, il y en a eu plus de 70. Avec la rénovation – aux frais de l’Etat – de la luxueuse villa du président Zuma, le gouvernement actuel prête le flanc aux critiques. Au total, 15 millions d’euros ont été engloutis par la construction entre autres de piscines, d’amphithéâtres, de poulaillers. Avec cet argent, il aurait été possible de financer 100 maisons individuelles dans les zones résidentielles de la métropole économique Johannesburg, jusqu'à 700 nouveaux logements dans les townhips.

 

UN TRIP RAPIDE ET BON MARCHÉ

 

15%

des adultes en Afrique du Sud auraient des problèmes liés à la toxicomanie

La population n’a plus confiance dans les hommes politiques. Le chômage des jeunes atteint 50 % en Afrique du Sud. Et ce pourcentage est encore plus élevé parmi les plus pauvres parmi les pauvres. Serait-il impossible de réformer le système en place ? Les drogues sont une échappatoire – de courte durée – à la misère. Enfants, parents, grands-parents… la dépendance touche toute la famille. Dans les ghettos où viols et meurtres font partie du quotidien, les habitants mène une vie à risques. Mais ils n’ont pas peur. Car Tik (le crystal meth) et Nyaope (mélange d’héroïne) les aident à oublier leur dure réalité. Pour seulement 80 centimes, il est possible de se procurer sa dose quotidienne : un trip rapide et bon marché. Les stupéfiants deviennent un problème structurel dans les townships, avec comme corollaire des trafics en tous genres et la prostitution. D’après la Central Drug Authority (CAD) d’Afrique du Sud, environ 15 % des adultes auraient des problèmes liés à la toxicomanie. Depuis 2014, la possession de Nyaope est passible de 15 ans de détention, et sa vente de 25 ans de détention. Mais cela ne suffit pas à maîtriser la situation. Qui plus est, il est reproché à la police de se laisser graisser la patte par des dealers. La drogue fait des ravages dans les townships.

 

LA FIEVRE DE L’OR

 

4.400

mines d’Afrique du Sud offrent une source de revenus appréciable aux mineurs appelés Zuma Zuma dans le langage du peuple.

Malgré les paradis artificiels, les problèmes continuent de plomber le quotidien. Comment gagner sa vie quand on est chômeur de longue durée ? De nombreux habitants de Soweto travaillent en toute illégalité dans les mines d’or des environs. Ce n’est pas un hasard si Johannesburg se dit en zoulou Egoli (cité de l’or). Le Main Reef, la veine aurifère la plus prolifique de notre planète, s’étire en longueur dans les strates souterraines de la métropole. Toutefois, l’industrie a renoncé à l’exploiter car ce n’est plus rentable. Il faudrait creuser trop profond à de nombreux endroits. Les quelque 4 400 mines d’Afrique du Sud offrent une source de revenus appréciable aux mineurs appelés Zuma Zuma dans le langage du peuple. Bien sûr, nombre d’entre eux rêvent de tomber sur un "gros filon", mais ils ne deviennent jamais riches. Car ils sont au début de la chaîne. Leurs revenus mensuels suffisent tout juste à nourrir leurs familles. Et pourtant, ils risquent leur vie jour après jour. Les dangers sont multiples : effondrement de galeries, coup de grisou, empoisonnement au mercure – les mines sont souvent un piège mortel. Poussées par la cupidité, des bandes rivales versent de plus en plus dans la violence. La police fait la chasse aux mineurs illégaux, car le gouvernement n’apprécie guère cette économie parallèle. Il accuse ces "criminels" de piller des matières premières et de priver l’Etat de 450 millions d’euros de recettes fiscales par an.

 

BACK TO THE ROOTS

 

Une des conséquences de ces conditions de vie inhumaines est le retour en force d’une identité culturelle forte, point d’ancrage en ces temps d’instabilité et d’absence de perspectives. Les rites initiatiques font partie intégrante de la tradition africaine. Ils marquent le passage de l’âge d'enfant à l’âge adulte. Le peuple des Xhosa en Afrique du Sud est aussi ancien que ces rituels : les adolescents passent un mois dans les montagnes pour tester leur virilité et leur endurance à la souffrance. Point d'orgue de cette initiation : la circoncision traditionnelle, appelée Ulwaluko. Aujourd’hui, cet héritage culturel est perverti par la quête de l’argent facile. Des familles payent pour que leurs fils soient intégrés dans le groupe social. Mais au final, de nombreux jeunes Sud-Africains sortent mutilés de cette cruelle épreuve, et certains en meurent. En effet, la circoncision, pratiquée par des personnes non formées, se déroule dans des conditions d’hygiène insuffisantes. Si les parents refusent d’envoyer leur fils dans cette épreuve, ils doivent s’attendre à ce qu’il soit enlevé. Une fois le rituel accompli, ils peuvent obtenir sa libération en payant. Le gouvernement ferme les yeux sur ces pratiques car les gardiens de la tradition sont influents. Ce sont eux qui décident pour qui votera leur tribu aux prochaines élections. Les hommes politiques doivent donc choisir entre le pouvoir et une réponse humaine. Cet enjeu continuera de dominer l’avenir des townships, et ce dans tous les domaines. Quelle voie suivra l’Afrique du Sud ?

Dernière màj le 24 août 2016