"Il n’y a pas d’utopie plus concrète"

Pays : Monde

Tags : Parcs de la paix, Nelson Mandela, Caroline Fourest

QU'est-ce qui a incité Caroline Fourest, journaliste, à réaliser le documentaire "Parcs de la paix - le dernier rêve de Nelson Mandela" ? Dans cet entretien, elle revient pour ARTE sur la genèse de ce projet ?

ARTE THEMA : Qu’est-ce qui vous a amené à réaliser un film sur les parcs de la paix ?

Caroline Fourest : Depuis des années, chaque fois que nous venions de finir un film sur des sujets assez sensibles, que ce soit sur l’extrême droite ou les islamistes, on nous disait en riant "Vous ne voulez pas travaillez sur des sujets moins durs ?". A chaque fois, nous leur parlions de ce sujet : les parcs de la paix. ARTE a fini par dire oui et nous avons pu enfin le réaliser. C’est un film à la fois utopiste et positif, mais pas naïf. Il parle d’une utopie en marche, qui se concrétise et qui avance. Ces parcs de la paix étaient le dernier rêve de Nelson Mandela, l’un des rares politiques que j’ai vraiment admiré personnellement. J’avais envie de montrer cette partie moins connue de son idéalisme. Il n’a pas seulement milité contre l’apartheid. Il voulait aussi abattre les frontières inutiles entre les pays pour agrandir les réserves naturelles.

 

Pouvez-vous expliquer le principe des parcs de la paix ?

Caroline Fourest : Un parc de la paix peut aller d’un tout petit espace, voire d’un lie symbolique - comme la bande verte autour de l’ancien Mur de Berlin - à un immense parc naturel. Dans le film, nous parlons surtout des parcs transfrontaliers : ces zones naturelles qui relient les pays, à l’intérieur desquelles on abat la frontière pour laisser circuler à la fois les hommes et les animaux. Cela permet non seulement de tisser des liens entre ces pays, qui peuvent avoir connu des conflits frontaliers ou politiques, comme l’Afrique du Sud, le Zimbabwe et le Mozambique, mais aussi de se répartir les fruits de l’écotourisme, une des voies d’avenir en matière d’économie.

 

Est-ce qu’il y a une autorité qui désigne les parcs de la paix en tant que tels ?

On est vraiment au début de cette utopie en marche. 

 

Caroline Fourest : Non, cela surprend souvent mais il n’y a pas une autorité unique qui s’occupe des parcs de la paix. On est vraiment au début de cette utopie en marche. Les projets se développent au cas par cas, pays par pays, souvent après des années de militantisme, des ONG écologistes qui ont fini par convaincre les Etats que c’était leur intérêt. En revanche, il existe de nombreuses recherches sur le sujet des parcs transfontaliers. Certains chercheurs écologistes ont établi une vraie cartographie de ces parcs, les définitions sont de plus en plus précises, et les cas concrets sont de plus en plus nombreux.

 

Dans votre film vous parlez du parc du Grand Limpopo entre l’Afrique du Sud, le Zimbabwe et le Mozambique, du parc international La Amistad entre le Panama et le Costa Rica et de deux projets de parcs entre la Jordanie et Israël et même entre la Corée du Nord et le Corée du Sud. Comment avez-vous choisi ces exemples ?

Une zone qui protége la faune et fait vivre les hommes. C’est l’illustration parfaite de l’état d’esprit de ces parcs de la paix.

 

Caroline Fourest : Nous nous sommes attachées à montrer de différents exemples : des parcs déjà réalisés, qui marchent et des parcs en projet dans des zones où c’est encore à peine imaginable. On explore quatre continents à travers quatre parcs, en commençant par l’Afrique, qui concentre la moitié des Parcs de la Paix déjà réalisés. Notamment grâce au volontarime de la "Fondation des parcs de la paix", une ONG fondée par un mécène écologiste sud-africain et parrainée jusqu’à sa mort par Nelson Mandela. Au Parc du Grand Limpopo, cette utopie a déjà porté ses premiers fruits. Nous avons par exemple interviewé un ancien soldat mozambicain qui avait posé des mines dans cette zone lorsqu’il combattait l’Afrique du Sud et qui les a enlevées lorsqu’il est devenue garde forestier de cette ancienne zone de chasse et de guerre devenue Parc de la Paix, une zone qui protége la faune et fait vivre les hommes. C’est l’illustration parfaite de l’état d’esprit de ces parcs de la paix.

On voulait aussi montrer un parc en Amérique Latine, le Parc La Amistad. Il est un peu différent. Ce parc-là ne réconcilie pas deux pays ayant été en conflit. Mais il a poussé sur une frontière entièrement démilitarisée entre le Costa Rica et le Panama, deux pays qui ont tous deux aboli leur armée. L’ancien président du Costa-Rica, Oscar Arias, prix Nobel de la Paix nous raconte comment s’est arrivé.

Puis on revient sur une des zones les plus emblématiques en termes de conflits, comme le Moyen Orient. Des écologistes israéliens et jordaniens travaillent actuellement main dans la main pour imaginer qu’un jour la vallée du Jordain se transformera en parc de la paix. On a des images assez inouïes, où on voit des civils israéliens pouvoir ouvrir des barrières militaires dans cette région du monde qui est l’une des plus tendues. C’est l’un des acquis du traité de paix Israélo-Jordanien de 1994 et une magnifique illustration qui donne à voir ce que pourrait être la région si le conflit Israélo-Palestinien s’apaisait.

 

C’est une belle idée mais est-ce que ces parcs peuvent vraiment contribuer à la réconciliation entre des Etats ?

L’écologie ne peut pas régler un conflit à elle seule. Mais elle permet de créer des liens qui facilitent la sortie d’un conflit.

 

Caroline Fourest : Evidemment l’écologie ne peut pas régler un conflit à elle seule. Mais elle permet de créer des liens qui facilitent la sortie d’un conflit, justement parce que les hommes se parlent de ce qui les rassemble : de la beauté naturelle partagée et des profits économiques qu’ils peuvent en tirer le jour où ils sauront faire la paix. Ces relations permettent de consolider une frontière apaisée et de relancer l’économie de pays ayant souvent souffert de tensions. Aujourd’hui il n’y a rien de plus concret comme utopie positive.

 

Pourtant aujourd’hui un parc de la paix entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, dont vous parlez à la toute fin du film, semble inimaginable. Pensez-vous vraiment que ce projet se réalisera un jour ?

Caroline Fourest : Pas de notre vivant, mais le fait que des gens y pensent alors que cette frontière est l’une des plus fermée du monde, est déjà impressionnant. Aujourd’hui personne n’accède à cette zone verte, qui sépare les deux frontières, donc il s’y est développé une richesse écologique inouïe. Des ONG et le gouvernement sud-coréen militent pour classer cette zone au patrimoine mondiale de l’Unesco. Ce serait une première étape. Le fait que des hommes y songent est déjà en soi une ouverture mentale qui permet d’espérer un jour ce qui paraît pour l’instant impossible. 

Dernière màj le 8 décembre 2016