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"Il faudra attendre la disparition des frères Castro pour assister à une véritable évolution"

Pays : Cuba

Tags : Kerry, La Havane, Embargo

Visite historique de John Kerry à Cuba, afin de rouvrir l'ambassade des Etats-Unis à la Havane. Le début d’un long processus de normalisation. Car les choses évoluent très lentement. Combien de temps faudra-t-il attendre pour que cela change vraiment ? Tout dépendra de la levée réelle de l’embargo, selon Christophe Ventura, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques.

Cinquante-quatre ans après la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, John Kerry a assisté ce vendredi à la levée des couleurs au sein de l’ambassade américaine à La Havane. Le secrétaire d’Etat américain ouvre ainsi la voie à une nouvelle étape dans la normalisation entre les deux pays.

Guantánamo, embargo

John Kerry, premier chef de la diplomatie US à se rendre à Cuba depuis 1945, doit notamment rencontrer des opposants cubains, avant d’aborder avec les autorités cubaines certains sujets qui fâchent : dissidents, droits de l’homme, Guantánamo, embargo économique… Il a même décidé de s’offrir une balade en toute liberté dans les rues de la capitale.

Implosion, normalisation

Sept mois de tractations ont été nécessaires pour traduire dans les faits l’annonce faite en décembre par Barack Obama et Raul Castro portant sur la réouverture des ambassades. Et maintenant ? Cuba, menacé d’implosion, a besoin de s’ouvrir. Mais combien de temps faudra-t-il pour aboutir à une normalisation complète au niveau commercial et politique ? Les droits de l’homme ont-ils un avenir sur l’île ?

Pour y voir plus clair, nos trois questions à deux spécialistes : Christophe Ventura, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques, auteur de L’éveil d’un continent chez Armand-Colin, et Dominique Moïsi, conseiller spécial à l’Institut français des relations internationales, auteur de La géopolitique de l’émotion, chez Flammarion.

ARTE Info : Qu’est-ce qui va changer concrètement, après ce premier rapprochement entre les Etats-Unis et Cuba ?

Christophe Ventura : Dans un premier temps, un certain nombre de choses liées à l’assouplissement des conséquences de l’embargo sur Cuba. Par exemple, sur la remise en place du courrier postal entre les deux pays ou le relèvement du montant des transferts financiers possibles entre les Cubains de Cuba et ceux des Etats-Unis. Ou la possibilité que des compagnies commerciales de fret et de voyage puissent commencer à faire des navettes touristiques vers Cuba.

La première conséquence va donc être l’augmentation du tourisme à Cuba. On mesure déjà son évolution très importante, avec des visiteurs en provenance des Etats-Unis, de France et d’autres pays européens. Seconde conséquence : une plus grande facilité pour l’installation d’entreprises. Pas mal de secteurs de l’économie ont été libéralisés depuis 2014. 

Dominique Moïsi : C’est le mot "concret" qui est difficile. Il est trop tôt pour se prononcer. Quelle va être la réaction du gouvernement cubain ? Va-t-il s’ouvrir un peu ? Les Etats-Unis font le pari qu’à long terme, ce sera le cas. Même si les dirigeants ne le souhaitent pas.

Peut-on s’attendre à des changements économiques, voire politiques, à moyen terme ?

"Au-delà de ces premiers pas, le véritable enjeu est d’arriver à une normalisation générale des relations."

Christophe Ventura - 14/08/2015

Christophe Ventura : Au-delà de ces premiers pas, le véritable enjeu est d’arriver à une normalisation générale des relations. Il ne faut pas oublier que l’embargo n’est pas levé, puisque c’est une position du Congrès américain et que ce dernier est hostile à Obama. La question de l’ambassade aujourd’hui n’est qu’une partie de la réponse. Le rétablissement des relations diplomatiques permet d’aller vers une normalisation générale, mais ce n’est pas une normalisation générale. Pour Obama et Castro, ce sera un processus long et complexe.

Pour Cuba, le plus important c’est la levée de l’embargo et la souveraineté de l’île de Guantánamo. Du côté américain, il y a la volonté de régler la question de l’indemnisation pour les familles expropriées pendant la révolution cubaine, dans les années 60, et un tas de dossiers sur la question des droits de l’homme.

Dominique Moïsi : Il y a déjà un début de normalisation politique. La reprise des relations diplomatiques et l’arrivée de John Kerry à Cuba sont est un tournant symbolique. Est-ce que cela va amener Cuba à voter différemment aux Nations unies ou à abandonner les régimes populistes du continent latino-américain ? On ne le sait pas. Sur le plan économique, les relations vont s’ouvrir, mais est-ce que ça va vraiment changer les choses ?

Je crois que le point important, c’est qu’Obama souhaite mettre fin à une politique qui lui parait anachronique et qui a clairement échoué. Donc on va mettre fin à l’embargo, mais rien n’est encore réglé.

Pour résumer : des perspectives pour l'aspect économique mais pas d’évolution en vue pour les droits de l’homme ? 

"Les Cubains conditionnent la question politique au desserrement de l’étau économique."

Christophe Ventura - 14/08/2015

Christophe Ventura : On a déjà pu constater une accélération notoire sur le sujet puisque les Cubains ont libéré des dizaines de détenus politiques en signe de bonne volonté. Par ailleurs, les Cubains conditionnent la question politique au desserrement de l’étau économique. On va donc avoir en permanence des petits gestes qui vont être faits de part et d’autre, mais tout sera conditionné à la question de l’embargo. Et ça, ça dépend de la politique intérieure américaine, avec un Congrès majoritairement républicain, hostile à son président.

Obama devra donc être très audacieux s’il veut avancer et multiplier les décrets pour démembrer petit à petit l’embargo, afin de passer outre le Congrès. Ou alors, il parvient à obtenir du Congrès la levée intégrale de l’embargo. Mais ça je n’y crois pas trop. On est donc dans un processus qui ne fait que commencer.

Dominique Moïsi : Je crois qu’il faudra attendre la disparition des frères Castro pour assister à une véritable évolution. On peut espérer une évolution à l’espagnole (après la mort de Franco, NDLR) de la société cubaine à moyen terme, mais ça va se faire indépendamment de la volonté du gouvernement cubain lui-même.