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"Il existe cette idée d'un 'eux' et d'un 'nous'"

Pays : France

Tags : Racisme, société

Dans un documentaire intimiste et politique, Isabelle Boni-Claverie, petite-fille d’un couple mixte, démontre comment être noir(e) peut remettre en question aux yeux des autres l’appartenance à l’identité française. Une réflexion salutaire face à la violence des préjugés. Entretien.

ARTE Magazine : Pourquoi avez-vous voulu faire ce film ?

Isabelle Boni-Claverie : Je me demande depuis très longtemps en quoi je "pose problème" dans la société française. Pour les gens d'origine africaine ou caribéenne, il y a ce présupposé que nous sommes étrangers, qu’il existe toujours un ailleurs qui ne nous permettrait pas d’être pleinement français. La question "D’où venez-vous ?" est récurrente. Cela interroge forcément les liens que nous entretenons avec notre pays.

 

La France s'est construite sur le présupposé racial qui assimilait "Français" à "blanc". 

 

Comment expliquez-vous cette persistance des préjugés et des discriminations ?

Isabelle Boni-Claverie : Malgré les discours universalistes, la France s'est construite sur le présupposé racial qui assimilait "Français" à "Blanc". Cette façon de présenter l’identité était très visible au moment de la colonisation, où il fallait faire la différence entre les "vrais" Français et les colonisés. Aujourd’hui encore, il existe cette idée d'un "eux" et d'un "nous", même si cela n’est jamais dit directement. Le travail de mémoire sur l’histoire coloniale française n’est pas suffisamment fait.

 

C’est aussi un problème politique, notamment avec la tentation de valoriser la colonisation…
Isabelle Boni-Claverie : On a heureusement vite fait machine arrière sur le rôle positif de la colonisation ! Cependant, il reste une forte crispation des pouvoirs publics, de droite comme de gauche, autour de la "repentance" - refusée encore tout récemment par François Hollande au nom de la France. Personne ne demande cela, d'autant que le mot renvoie au péché dans la religion catholique. Mais il faut reconnaître les errements du passé, et admettre que la présence noire ou arabe en France est le résultat direct de l’histoire coloniale.

 

Vous racontez comment les propos sur la paresse des "nègres", tenus en 2010 par le parfumeur Jean-Paul Guerlain sur France 2, ont fait de vous une militante antiraciste…

Ce qui est réellement dangereux, c’est quand le racisme s’institutionnalise.

 

Isabelle Boni-Claverie : Au sein de tout peuple, il y a des formes de racisme. Quand on jette une banane à Christiane Taubira, par exemple, on l’assimile à un singe et on renvoie indirectement au temps de la traite négrière, quand une prétendue science affirmait que les Noirs étaient plus proches de l'animal que de l'homme. Ce racisme de base, cette bêtise, sont insupportables, mais ce qui est réellement dangereux, c’est quand le racisme s’institutionnalise. La phrase de Jean-Paul Guerlain * m’a bien sûr choquée, notamment parce qu’elle nie la réalité du travail forcé des Noirs pendant l'esclavage et la colonisation. Mais ce qui m’a surtout donné envie de prendre la parole, c’est que la journaliste n’a pas immédiatement répondu à ses propos et que les réactions publiques n’ont pas été à la hauteur de ce qui a été dit.

 

Dans le film, vous évoquez aussi le mariage de votre grand-mère avec votre grand-père arrivé de Côte d'Ivoire. Aviez-vous pu en parler avec eux ?
 

Je pensais être affranchie de ce racisme. Mais ce n’est pas le cas. 

 

Isabelle Boni-Claverie : Ils m’ont raconté leur trajectoire. Leur rencontre est un acte fondateur pour la famille. Ma grand-mère avait commencé à écrire un livre resté inachevé, qui m’a permis de retrouver des informations sur leur vie. Elle venait d’une toute petite ville française et depuis le XVIe siècle, sa famille n'était jamais sortie d'un périmètre de 12 kilomètres ! Mes grands-parents, lorsqu'ils sont partis vivre en Afrique, ont subi le racisme colonial et ont entrepris de le combattre. Deux générations plus tard, je pensais être affranchie de ce combat et de ce racisme. Mais ce n’est pas le cas.

 

Votre expérience, celle de vos témoins, montrent combien il est difficile d'oublier au quotidien sa couleur de peau…
Isabelle Boni-Claverie : Effectivement, vous vous sentez parfois enfermée dans cette identité noire à force d’y être renvoyée par le biais de choses en apparence anodines : la couleur des collants, "chair" quand ils sont clairs et "gazelle" s'ils sont marrons, les appareils photo, étalonnés pour des peaux blanches… Tout cela donne la sensation d’un monde qui n'est pas pensé pour vous. Et de fait, dans son histoire, l’Europe, à force de se considérer universelle, a fini par constituer une norme qui ne prend pas en compte ceux qui ne sont pas blancs.

* Le 15 octobre 2010, au journal de 13h sur France 2, il déclare : "Je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin…"

Dernière màj le 8 décembre 2016