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Hongrie, Espagne, Autriche : de plus en plus de menaces sur les journalistes

Pays : Union européenne

Tags : Liberté d'expression, journalisme, union européenne, Censure, Hongrie, Autriche, Espagne

L’assassinat récent de deux journalistes d’investigation en Slovaquie et à Malte a entraîné une prise de conscience : même au sein de l’Union européenne, réputée plutôt sûre pour les journalistes, nombre de confrères et de consœurs travaillent dans l’insécurité et subissent des pressions. Censure, intimidation, emprisonnement, harcèlement en ligne, coupes budgétaires… Au quotidien, les menaces contre la liberté de la presse peuvent prendre des formes multiples. ARTE Info présente des exemples d’entraves à l’exercice de la profession journalistique dans trois pays de l’UE : en Hongrie, en Espagne et en Autriche.

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La Hongrie fait partie de l’Union européenne depuis 2004 et c’est l’un des États-membres dans lesquels il est le plus difficile d’exercer le métier de journaliste. Dans le classement 2017 de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontière, elle ne se place qu’au 71e rang sur les 180 pays répertoriés par l’organisation.

Depuis son arrivée au pouvoir, le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, n’a cessé de renforcer son emprise sur les médias. En octobre 2016, ces pressions ont franchi une étape avec la fermeture du plus important quotidien d’opposition hongrois, Nepszabadsag ("la liberté du peuple").

Le groupe Mediaworks, propriétaire du journal, avait assuré que les raisons étaient économiques, mais les journalistes de la rédaction ont dénoncé un "putsch" contre la liberté de la presse orchestré par le gouvernement. Le journal avait publié peu de temps auparavant plusieurs articles sur les dépenses exagérées de personnalités politiques proches de Viktor Orban.

Fin octobre, le groupe Mediaworks a vendu tous ses titres -une douzaine en tout- au groupe Opimus, possédé par un proche conseiller d’Orban. Début 2017, la justice a déclaré la fermeture de Nepszabadsag illégale, mais le mal était fait : malgré plusieurs tentatives, la rédaction n’a pas réussi à négocier la relance du journal.

Dans la même veine, en août 2017, l’une des plus importantes sociétés de diffusion en Hongrie, Russmedia CEE, a également été vendue à Opimus. La situation a alors empiré : après de nouvelles ventes, 18 titres de presse étaient aux mains d’oligarques proches d’Orban.

Des interviews "passe-plats" du Premier ministre

Il est impossible d’écrire quoi que ce soit de négatif sur le gouvernement. Par exemple, quand quelque chose est politiquement sensible, je reçois des instructions.

Un employé de la MTVA

Après le changement de propriétaire, tous les médias régionaux ont publié la même interview avantageuse du Premier ministre. À Noël dernier, le 24 décembre 2017, alors que le journal régional Fejér Megyei Hirlap publie une énième interview "passe-plats" du chef du gouvernement, un plaisantin anonyme y ajoute des commentaires ironiques. Immédiatement, plusieurs journalistes sont convoqués et interrogés par des représentants de la direction, en présence d’avocats. On les menace même de les soumettre au détecteur de mensonges. Des techniques d’intimidation dignes d’une dictature.

En Hongrie, les menaces exercées contre les journalistes sont de plus en plus préoccupantes. Un employé de la MTVA, regroupement de médias publics créé par le gouvernement hongrois en 2011, se confiait en ces termes à nos confrères d’Al Jazeera : "Il est impossible d’écrire quoi que ce soit de négatif sur le gouvernement. Par exemple, quand quelque chose est politiquement sensible, je reçois des instructions. Dans certains cas, je reçois l’article clé en main, pour que je ne touche à rien, que je ne fasse pas de modifications du tout : juste un copier-coller de tout l’article. C’est inimaginable, pour être honnête". Censure, intimidations, crise du pluralisme : on est bien loin des exigences de la Convention européenne des droits de l’homme sur la liberté de la presse.

 

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En 2017, la crise de la Catalogne a provoqué une polarisation extrême de la société, ce qui a beaucoup compliqué le travail des journalistes. Mais les restrictions de la liberté d’information en Espagne ne sont pas nouvelles : elles ont déjà été instituées par le gouvernement Rajoy au cours des dernières années.

Violences psychologiques et corporelles sur les journalistes

Un rapport de Reporters sans frontières décrit comment la couverture du référendum sur l’indépendance de la Catalogne du 1er octobre 2017 a été marquée par des violences corporelles de la part des autorités sur les professionnels des médias. RSF relate des agressions de journalistes dans un bureau de vote du centre de Barcelone. Au total ce jour-là, 850 civils ont été blessés.

Des violences psychologiques ont également été exercées par les autorités catalanes sur les journalistes espagnols et étrangers. Sur les réseaux sociaux, des journalistes ont été menacés par les "Hooligans", un mouvement séparatiste. Ils ont particulièrement ciblé les journalistes qui ne défendaient pas la ligne indépendantiste.

Traitement partisan de l’actualité par l’audiovisuel public

Au lendemain du référendum sur l’indépendance, le syndicat des journalistes du groupe audiovisuel public espagnol, RTVE, a donné l’alerte dans un communiqué. Ils ont vivement critiqué le traitement partial du référendum qu’on leur imposait, et accusé l’audiovisuel public de manipulation.

Le conseil de l’information de la RTVE, chargé de contrôler l’éthique du traitement de l’actualité, a rappelé ce principe fondamental à la direction du groupe : l’objectivité ne doit pas être mise en péril.

Des mesures restrictives pour la liberté de la presse

Les mesures prises par le gouvernement pour réprimer le mouvement séparatiste en Catalogne ont beaucoup entaché la démocratie espagnole. C’est ce que souligne le rapport annuel d’Amnesty International, qui incrimine le gouvernement Rajoy. La liberté d’information, d’opinion et de réunion en Espagne est depuis longtemps érodée par l’action du gouvernement, avec pour point de départ les modifications apportées en 2015 au Code pénal et à la loi de "sécurité citoyenne". Cette dernière est surnommée "loi bâillon" par ses détracteurs, qui accusent le gouvernement de vouloir faire taire la contestation sociale.

Amnesty International et Reporters sans frontières rapportent que des mesures restrictives à l’égard des journalistes ont été prises depuis la mise en place de cette loi. De nombreux confrères ont été interpellés, accusés de faire obstacle au travail de la police. L’opposition reproche au gouvernement d’exercer un contrôle sur l’information diffusée à la radio et à la télévision. Elle demande l’abrogation de la loi, établie par le Parti populaire (PP), le parti conservateur majoritaire au Parlement espagnol. Et les critiques à l’égard de cette loi sont rapidement balayées : un rappeur qui s’était exprimé à ce sujet a été condamné à trois ans et demi de prison.

L’audiovisuel public de plus en plus contrôlé

L’emprise du gouvernement Rajoy sur les médias remonte à 2012, lorsque la procédure de nomination du groupe audiovisuel public RTVE a été modifiée. En outre, les médias publics en Espagne sont financés par l’État, ce qui accentue son influence. Les médias espagnols sont soumis non seulement à des fluctuations économiques, mais aussi à la pression politique.

 

 

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Le virage à droite de l’Autriche a conduit le FPÖ, parti populiste d’extrême droite, à entrer au gouvernement au début de l’année 2018. Depuis lors, le FPÖ a multiplié les attaques contre les médias, les accusant de diffuser des mensonges et des fausses nouvelles. Des projets ont aussi vu le jour pour placer l’ORF, groupe audiovisuel public autrichien, sous la coupe du gouvernement.

Lorsque le FPÖ était encore un parti d’opposition en Autriche, il était déjà fréquent de voir certains de ses membres qualifier les journalistes de "vermines" et les médias de "presse de caniveau". Mais depuis qu’il fait partie du gouvernement, au sein d’une alliance avec le parti conservateur ÖVP du chancelier Sebastian Kurz, les critiques se sont intensifiées. Le vice-chancelier autrichien, Heinz-Christian Strache, membre du FPÖ, adresse même des critiques directes à l’ORF.

Le post "satirique" du vice-chancelier  

Avec ses 770 000 abonnés, Heinz-Christian Strache utilise très régulièrement son compte Facebook pour exprimer son mécontentement envers les journalistes qui se montrent critiques et envers l’ORF. 

Ainsi, il accuse l’ORF de manipulation et de diffamation. Il réclame "plus d’objectivité", ainsi que la suppression de la redevance audiovisuelle, qu’il qualifie de "taxe imposée". Le jour de Mardi gras, il est allé encore plus loin en postant sur sa page Facebook une image "satirique" montrant le présentateur-phare de l’ORF, Armin Wolf, dans la salle de rédaction avec une photo de Pinocchio dans la main. Le commentaire du vice-chancelier : "Il y a un lieu où le mensonge devient une information. C’est l’ORF."

Les avis sur Armin Wolf et son traitement de l’information sont très divisés. À chaque fois que le journaliste réalise des interviews à charge et pose des questions polémiques dans son émission en direct, il reçoit des critiques négatives et des menaces. Wolf, de son côté, estime que "les invectives du FPÖ contre les médias indépendants et les attaques personnelles contre les journalistes ont atteint un niveau critique, préoccupant pour la démocratie". Après le post Facebook, Wolf a accusé le vice-chancelier autrichien d’insulte et de diffamation. L’ORF a par ailleurs attaqué l’homme politique en justice.

En Allemagne aussi, les journalistes trouvent les événements récents en Autriche préoccupants. Strache tente de "porter atteinte à la réputation personnelle des journalistes et de saper leur crédibilité", dénonce un collectif dans une lettre ouverte au chancelier Sebastian Kurz. Ces journalistes établissent même un parallèle avec les méthodes du gouvernement hongrois. Du côté du gouvernement autrichien, Sebastian Kurz n’a pas fait de déclaration à ce propos.

L’avenir incertain de l’ORF

Le groupe audiovisuel public autrichien, ORF, est financé aux deux tiers par la redevance audiovisuelle. Dans le contexte politique actuel, son existence est donc fortement menacée. Le vice-chancelier autrichien n’a de cesse de demander la suppression de la redevance : si cela se produisait, l’ORF serait réduite à peau de chagrin et risquerait de perdre son indépendance par rapport à l’État, forcée de lui quémander des aides.

Dans un pays comme l’Autriche, où les tabloïds sont les journaux les plus lus, l’ORF est un gage de qualité essentiel. Le priver de son indépendance représente non seulement un danger pour le pluralisme de l’information, mais aussi pour la démocratie.

 
Dernière màj le 9 mars 2018