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Hollywood on Hollywood

Pays : France, États-Unis

Tags : Cannes 2014, Festival, Hollywood, Maps to the stars, Cronenberg

The joke is over
Smell the smoke from all around
Burn Hollywood Burn

 Public Enemy - 1990

Le 19 mai, "Maps to the stars" est présenté en Compétition à Cannes. A Hollywood, les trajectoires et destins croisés de Benjie, une star de 13 ans, de son père, Stanford Weiss, coach de célébrités et écrivain cynique, de Havana Segrand, actrice en voie de déréliction, d’Agatha, jeune femme au passé trouble, et de Jerome, chauffeur de limousine. Soit Hollywood en lettres de feu, où s’ébattent à plein régime jalousies, névroses et vices. Une "Cartographie des étoiles" qui s’inscrit dans la lignée des relations ambivalentes que les cinéastes entretiennent avec "l’usine à rêves". L’occasion de dresser une liste toute subjective de 10 films où Hollywood s’admire autant qu’il s’auto flagelle dans le miroir qui lui est tendu.

 

#10 : The Cameraman (E. Sedgwick, 1928)

Après avoir été le Mécano de la "General" ou un Cadet d’eau douce pour United Artists, Buster  Keaton change de crémerie et s’en vient pointer à la Metro Goldwyn Mayer. Dans "The Cameraman", Buster est l’amoureux transi d’une jeune femme salariée des studios MGM – être corporate ne date pas d’hier. Pour la séduire, ce photographe old school s’improvise opérateur de bandes d’actualités. Pour la première fois, Keaton renonçait à superviser entièrement son travail mais était néanmoins en charge de tous les gags. Surtout, en faisant de l’image sa principale alliée, il anticipe la fin du muet, et, corollaire cruel, son propre déclin. Deux ans plus tard, affublé du prénom d’Elmer, il prend du galon et devient "Le metteur en scène" (c’est le titre français des "Free and easy"). Le film est toujours signé Edward Sedgwick, mais est nettement moins mémorable. Les derniers fastes keatoniens sont dans la boîte du "Cameraman".

 

 

#9 : The Errand Boy (J. Lewis, 1961)

Le "garçon de courses" du titre original se mue, dans la version française, en "Zinzin d’Hollywood", histoire de rester dans le ton du "Dingue du palace" et du "Tombeur de ces dames", les deux premiers longs métrages de Jerry Lewis. Lors de sa dernière association avec Dean Martin, sous la direction de Frank Tashlin, Jerry était déjà allé, en 1956, faire un tour dans l’usine à rêves. C’était "Hollywood or bust", soit "Un vrai cinglé de cinéma" dans nos contrées. Ici, derrière les gags, le film se pare de vertus documentaires. Lewis ausculte chaque phase de la fabrication d’un film, et s’il se plait à jouer les saboteurs, son regard n’est jamais dénué de respect pour le travail de ses pairs. Les studios que Jerry traverse et perturbe de son génie maladroit ont pour nom "Paramutual". On aura donc deviné que "The Errand Boy" est un film Paramount.

 

 

#8 : The Player (R. Altman, 1992)

Passé à la postérité de la virtuosité cinématographique, le plan- séquence d’ouverture de "The Player", long de 8 minutes, entendait certes rivaliser avec celui de "Touch of evil" d’Orson Welles (d’ailleurs expressément cité par de protagonistes, regrettant que "des films comme ça, on n’en fait plus"), mais surtout mettre en lumière les méandres et inextricables enchevêtrements propres aux grands studios hollywoodiens.

Dans ce nouveau film choral – genre dont Altman s’était fait de longue date le Grand Manitou – personne n’est épargné par l’acidité du cinéaste, que ce soit Griffin Mill le producteur, ses associés ou rivaux, le jeune auteur assassiné ou les scénaristes prêts à manger leur chapeau pour s’octroyer une part du gâteau. Symptomatiquement, après ce déboulonnage en règle, Altman ne retrouvera pas par la suite (hormis, avec un brin de mansuétude, "Short Cuts") le mordant qui fit sa gloire.

 

#7 : Barton Fink (J. & E. Coen, 1991)

Voir "Barton Fink" sous l’angle du film à clés est évidemment tentant. Barton, jeune écrivain de théâtre appelé à Hollywood et qui, devant sa machine à écrire Underwood, subit les affres de la page blanche, a pour matrice Clifford Odets. Le producteur Jack Lipnick est une projection d’Harry Cohn, mogul de la Columbia, et W.P. Mayhew accroché à sa bouteille fait écho à William Faulkner tentant d’oublier à grandes rasades de bourbon que Los Angeles est bien loin du comté de Yoknapathawpha. Mais c’est la position des Coen eux-mêmes, cinéastes farouchement indépendants, face à la machine hollywoodienne, que le film met en scène, leur crainte de se retrouver exsangues s’ils ne parviennent pas à composer avec le système des studios. A l’arrivée, "Barton Fink" raflera la Palme d’Or à Cannes en 1991 sans que l’intégrité des frères ait eu à en souffrir.

 

#6: Ed Wood (T. Burton, 1994)

Il y a des biopics consacrés aux légendes hollywoodiennes, d’Hitchcock à Marylin, tellement smaller than life qu’on préfèrera les passer sous silence. Et puis il y a "Ed Wood", le tribut de Tim Burton au "plus mauvais réalisateur du monde", Edward Wood Jr., l’homme qui s’affublait des pulls en angora rose de sa compagne pour diriger "Glen or Glenda", le movie freak qui signa "Plan 9 from outter space", l’un des films favoris de feu Lux Interior, leader des Cramps (ce qui suffit à forcer le respect). « Ed Wood », qu’on s’autorise à lire comme l’autobiographie en creux d’un Burton au sommet de sa forme (il succède à « Edward Scissorhands » et « Batman returns », soit une passe de trois enchantée, désormais inégalable). Si le mieux est l’ennemi du bien, alors le soi-disant « nul » est l’idéal allié du meilleur.

 

#5 : The Last Tycoon (E. Kazan, 1976)

L’ultime film d’Elia Kazan est une adaptation par Harold Pinter d’un roman inachevé de Francis Scott Fitzgerald. Ce qui peut sembler lourd à porter pour un cinéaste qui se sent en bout de course après deux retentissants échecs successifs ("L’Arrangement" et "Les Visiteurs"). Le dernier nabab du titre se nomme Monroe Stahr (seuls les francophones décideront qu’un coup de cognée, ou de hache, met à mal l’étoile), et sous les traits de Robert De Niro, c’est Irving Thalberg, producteur à Universal puis à la MGM, qu’il faut déceler. Un producteur omnipotent, présent à tous les stades de fabrication d’un film, détenant à la fois le pouvoir que confèrent l’argent et une fibre esthétique que bien des metteurs en scène pourraient lui envier. Or, passée la gloire, ce sont les derniers feux d’une étoile déjà morte que Kazan, pas dupe de sa propre fin prochaine, s’attelle à réfléchir.

 

#4 : The Bad and the Beautiful (V. Minnelli, 1952)

A nouveau, cette fois sous les traits de Kirk Douglas l’homme à fossette, la figure d’un producteur, Jonathan Shields, à multiple facettes. Rise and fall, and rise again. Shields, selon un cycle intrinsèque à Hollywood, a connu le firmament, atteint à force de mégalomanie et de manipulation. Une gloire qui a pour inévitable corollaire les trahisons et la déchéance. Alors qu’une seconde chance s’offre à lui, trois de ses collaborateurs  se souviennent. Doté d’une structure rashomonienne chère à Joseph L. Mankiewicz (le film est construit sur trois flash-backs successifs), "The Bad and the Beautiful" ("Les Ensorcelés", en vf) est, par un cinéaste exemplaire, la peinture lucide, voire prophétique, d’un monde dont il trône alors au sommet – une année plus tôt, "Un Américain à Paris", son précédent film, s’était vu auréolé de 6 Oscars.

 

#3 : Singin’ in the Rain (S. Donen, G. Kelly, 1952)

Non content d’être une des perles des "musicals" produits par Arthur Freed pour la MGM et un chef d’œuvre imperméable à l’usure du temps, "Singin’ in the Rain" s’avance également comme un désopilant témoignage sur le délicat passage du muet au parlant à Hollywood. 
"In the bush !", ne cesse d’hurler le réalisateur à la pintade incapable de diriger sa voix suraiguë en direction du micro dissimulé dans les plantes vertes. On peut y voir toutes les connotations sexuelles qu’on veut…

 

 

#2 : Sunset Boulevard (B. Wilder, 1950)

"Allright Mr. DeMille, I’m ready for my close-up". Norma Desmond (Gloria Swanson) descend l’escalier, persuadée de tourner une scène de "Salomé". Derrière la caméra, son majordome (Erich von Stroheim) et le scénariste Joe Gillis (William Holden) sont les artisans du simulacre. "Il n’y a pas de deuxième acte dans les vies américaines", et moins encore que d’autres, les Stars du muet n’échappent à cette règle fitzgéraldienne. "Sunset Boulevard" est peut-être bien un des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma (ou "juste un film" aimait à rappeler Billy Wilder), c’est aussi et surtout, comme l’écrivait le critique Richard Corliss, "le parfait film d’horreur hollywoodien".

 

#1 : The Day of the Locust (J. Schlesinger, 1975)

Sous-estimé ou placé sous l’éteignoir des grands succès de John Schlesinger ("Midnight Cowboy" et "Marathon Man"), "The Day of the Locust" n’en serait-il pas moins le plus fidèle miroir d’Hollywood, voire LE grand film oublié sur le sujet ? C’est en tout cas le plus sauvage d’entre tous. Adapté d’un court (mais il n’a jamais su en faire de longs) roman de Nathanael West ("L’incendie de Los Angeles", pour l’édition française), le film semble d’abord une évocation nostalgique, limite chromo (la chatoyante image délivrée par Conrad Hall, le directeur de la photographie de "Butch Cassidy and the Sundance Kid", n’est pas la moindre des chausse-trappes ici tendues), d’un âge d’or, avec l’arrivée à Hollywood, en 1938, d’un jeune décorateur bientôt engagé pour s’occuper de la direction artistique d’un film de Cecil B. DeMille sur la bataille de Waterloo. Retors et insidieux, "Le jour du fléau" va progressivement basculer dans une toute autre tonalité. La fêlure fitzgéraldienne (Nathanael West est d’ailleurs décédé, dans un accident de voiture, le lendemain de la mort de F.S. Fitzgerald) va s’incarner au travers du personnage joué par Donald Sutherland, un ancien comptable en perdition nommé Homer Simpson – ce qui atteste que, si peu ont le film, sa charge dévastatrice n’aura pas échappé à Matt Groening.

Les visions récurrentes, à la James Ensor, qui assaillent le décorateur finiront par rattraper tous les protagonistes (dont Karen Black, ahurissante as usual) lors d’une première du film de DeMille sur Sunset Blvd. Hollywood, c’est l’enfer, et c’est là que l’Apocalypse a choisi de s’abattre.

Dernière màj le 8 décembre 2016