|

Grands travaux : la Chine frappe fort en Amérique centrale

Pays : Nicaragua

Tags : Managua, canal, panama, Chine, HKND

Les travaux viennent de commencer et devraient durer cinq ans. Un canal qui reliera l'Océan Pacifique à l'Atlantique, en passant par le Nicaragua. Managua a mandaté une société basée à Hong Kong pour l'ensemble du projet, qui suscite... une levée de barrages, des habitants lésés aux sociétés de protection de l'environnement. Mais les Chinois n'ont pas l'intention de se laisser impressionner. Les pays latino-américains figurent désormais sur leur liste des territoires à conquérir... économiquement.

Il s’agit du projet le plus ambitieux d’Amérique latine. Son coût : 50 milliards de dollars. Cinq fois le PIB du Nicaragua ! Et c’est un groupe chinois créé spécialement pour l’occasion qui va s’en chargé : le HKND (Hong Kong Nicaragua Canal Development). Un conglomérat dirigé par le magnat chinois des télécommunications Wang Jing. Et déjà, les critiques fusent à son encontre. Car le HKND n’a pas l’expérience pour la construction d'un canal long de 278 kilomètres de long, soit trois fois plus que celui du Panama. Mais les Chinois ne s’arrêtent pas à ça. Et ils ont visiblement les arguments pour convaincre.

 

200.000 embauches

HKND prévoit d'embaucher 50 000 Nicaraguayens durant la construction du canal et jusqu’à 200 000 durant son exploitation. Des promesses ? Selon un opposant local, quatre jours avant le début des travaux, aucun ouvrier n’avait été contacté pour travailler sur le canal… "En réalité, le contrat avec HKND va beaucoup plus loin que le simple canal", estime James Bosworth, analyste de la société américaine de conseils Southern Pulse. "Il offre des perspectives pour de nombreux projets d'infrastructures dont des ports, des routes, un pipeline, un complexe touristique et un aéroport rénové, qui pour leur part sont certainement viables économiquement", précise l’analyste.

Et HKND est parti pour rester. Le contrat stipule qu’il peut administrer pendant 50 ans le canal. Un contrat renouvelable pour 50 années de plus.

 

HKND, fer de lance des entreprises chinoises en Amérique latine ?

"L'arrivée de groupes chinois en Amérique centrale, jusque-là chasse gardée des Etats-Unis, est un phénomène vraiment récent", explique Ronald Arce, chercheur au Centre latino-américain pour la compétitivité et le développement durable (CLACDS), au Costa Rica. "Mais si le canal finit par être construit, la présence des entreprises chinoises dans toute la région se multipliera", affirme-t-il. "Peu à peu, la Chine essaie de se positionner dans toute la zone de l'Amérique centrale et des Caraïbes", souligne Jaume Giné, spécialiste de la Chine à l’école de commerce Esade. Ses cibles : énergie, télécommunications, infrastructures.

Léa Desrayaud 

 

Ligne ferroviaire interocéanique

Au Costa Rica, il s'agit par exemple d'un projet de raffinerie, avec China National Petroleum Corporation (CNPC), pour 1,3 milliard de dollars. Au Honduras, une centrale hydroélectrique, par Sinohydro (qui en a déjà construit une à Belize), pour 350 millions. Au Honduras, China Harbour Engineering Company (CHEC) étudie une possible ligne ferroviaire interocéanique, dont le coût dépasserait les 20 milliards de dollars.

Dans cette région, "il y a aussi des intérêts politiques, parce que nous parlons de l'arrière-cour des États-Unis", explique Jaume Giné, citant la myriade de petits pays (en incluant les Caraïbes) "qui ont (chacun) un vote à l'assemblée générale des Nations unies" : "cela permet de renforcer le poids géopolitique de la Chine".

  

Une manne pour le gouvernement nicaraguayen

Le gouvernement nicaraguayen semble avoir tout lâché quand il a signé le contrat avec HKND en juin 2013. La dernière loi votée octroie à l’entrepreneur chinois une concession qui lui permet d’exercer les plus larges facilités d’administration, d’exploitation, de commercialisation, avec une série de bénéfices fiscaux, commerciaux et juridiques, qui lui permet de transférer les droits dont il jouit à toute personne de son choix sans aucune interférence des autorités nationales, politiques ou administratives, durant 51 ans…

Mais le gouvernement  affirme que ce chantier est la manière la plus rapide de sortir le pays de la pauvreté, qui touche 45% de la population au Nicaragua. Il assure même que l'infrastructure fera du pays la nation la plus riche d'Amérique centrale.

 

L’environnement, revers de la médaille

Les travaux commencent au niveau de l'embouchure du Brito, sur la côte Pacifique sud. Le canal traversera le grand lac du pays, le lac Cocibolca, plus grande réserve d'eau douce d'Amérique centrale. Il poursuivra sa route à travers des forêts tropicales et au moins une quarantaine d'agglomérations, avant d'aboutir à l'embouchure de la Punta Gorda, côté Caraïbes.

D'une profondeur de 30 mètres, il permettra le passage de bateaux atteignant jusqu'à 400.000 tonnes. Dès 2019, plus de 5.000 cargos et pétroliers transiteront chaque année par le canal.

Le chantier, dont les études de viabilité technique, environnementale et financière restent secrètes, menace de déplacer 30.000 paysans et indigènes ramas et nahuas qui vivent sur le tracé. Le canal, en traversant le lac Cocibolca, pourrait bien y faire entrer de l'eau salée, ce qui menacerait les espèces locales, dont le requin-bouledogue, qui vit en eau douce.

 

22 espèces menacées d’extinction

Jaime Incer Barquero, ancien ministre de l’environnement du Nicaragua, rappelle que le Cocibolca est la seconde réserve d’eau douce du continent (8000 km2). "On risque de mettre en péril la garantie d’eau potable pour le futur de la population. Un déversement de pétrole, très possible quand on accueille des pétroliers, marquerait la fin de cet irrécupérable trésor liquide. Et la richesse écologique du précieux Corridor Biologique Méso-américain se verrait coupée en deux…", affirme  l’environnementaliste.

Selon le Centre Humboldt, "le mégaprojet modifiera considérablement l’écosystème du pays en traversant les réserves naturelles protégées de Cerro Silva et de Punta Gorda, en plus de détruire des zones de mangroves et des lieux de ponte de tortues marines. En coupant le pays en deux, le canal brisera la route migratoire de 22 espèces animales menacées d’extinction".

 

Prendre les armes

Manuel Ortega Hegg, directeur du centre d’analyse socioculturelle de l’Université centre-américaine (UCA), confirme qu’"inévitablement, le canal compromettra le bien-être des générations futures, et les ressources fondamentales du pays, principalement les ressources hydriques".

Aujourd’hui, le projet divise la population : depuis des mois, les manifestations se multiplient, de paysans menacés d'expropriation mais aussi d'associations inquiètes du risque de catastrophe écologique.

Les habitants affectés se disent prêts à prendre les armes, si on les force à quitter leur maison. Pour apaiser les critiques, la société HKND a commandé une étude d'impact environnemental à l'ERM, l'Environmental Ressources Management. Ce cabinet britannique n’a pas souhaité s’exprimer pour l'instant. Le rapport devrait être rendu public d'ici le mois d'avril, soit … quatre mois après le début des travaux.

 

@ lire ailleurs :

>> Nicaragua: début des travaux du canal interocéanique controversé

>> Le Nicaragua entre deux eaux 

>> La Chine diversifie ses investissements en Amérique latine

Dernière màj le 8 décembre 2016