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Echoués dans les prisons grecques

Pays : Grèce

Tags : Grèce, prison, Réfugiés

Instrumentalisés par des passeurs, des ados réfugiés atterrissent dans des prisons grecques alors qu’ils sont innocents. Dans une interview, la réalisatrice Marianna Economou explique qu’elle a filmé dans son documentaire « Le difficile chemin vers l’Europe » le parcours de Yasim et d’Alsaleh afin de sensibiliser l’opinion européenne à un problème méconnu.

Mercredi 03 février

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Le difficile chemin vers l'Europe

De la prison au verdict de leur procès, le portrait de deux mineurs syrien et irakien, devenus pour survivre petites mains au service des passeurs.

Comment avez-vous pris conscience de la problématique des jeunes réfugiés accusés de trafic d’êtres humains ?

Marianna Economou : Tout a commencé il y a deux ans quand je suis tombée sur un livre composé de témoignages de réfugiés mineurs incarcérés en Grèce. Ces récits décrivaient leur dangereux périple entre l’Asie et l’Europe, et comment ils avaient atterri en prison. Les menaces, les craintes et les dangers auxquels ils avaient été exposés, ainsi que leurs moments de solitude et la fin brutale de leur rêve de « terre promise » m’ont hantée pendant des jours. 

 

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Photo: Prison pour mineurs de Volos (Grèce)

 

 

Je sentais que quelque chose de terrible était en train de se produire : des jeunes garçons loin de leur pays et de leur famille étaient accusés de crimes et purgeaient de longues peines d’emprisonnement en Grèce. J’ai eu très envie d’en savoir plus. J’ai tout d’abord rencontré l’enseignant qui avait écrit ce livre avec un groupe de jeunes prisonniers du centre de détention pour mineurs de Grèce centrale. Il a confirmé mes craintes selon lesquelles des garçons innocents piégés par des trafiquants sont emprisonnés pendant des années en Grèce, oubliés de tous. Une fonctionnaire du ministère de la Justice s’est elle aussi déclarée très préoccupée par ce phénomène et par l’ampleur inquiétante qu’il prenait dans les réseaux de trafiquant d’êtres humains. 

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Photo: Alsaleh (à gauche) et Jasim (à droite) dans la prison grecque

 

 

Pourquoi votre choix s’est-il porté sur le Syrien Alsaleh et l’Irakien Jasim ?

Marianna Economou : En prison, j’ai rencontré 8 jeunes garçons accusés de trafic d’êtres humains. Ils avaient tous envie de raconter leur histoire car ils étaient pris au piège dans une situation sans issue, totalement impuissants et incapables de se défendre correctement, dans un système judiciaire étranger et empreint de préjugés. Après les premières prises de vues, j’ai compris qu’il fallait que je me concentre sur un ou deux protagonistes. Jasim était le plus jeune du groupe, et sa manière innocente, inquiète et confuse de s’exprimer amplifiait l’absurdité de la situation.

 

 

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Photo: Jasim a des soucis

 

 

Il était issu de la minorité Yézidi en Irak et son père avait payé un passeur pour l’emmener en Allemagne afin qu’il échappe aux massacres perpétrés par DAECH. Il était en détention provisoire depuis trois mois lorsque je l’ai rencontré, et il semblait désemparé face au procès à venir. Son cas était compliqué et il savait qu’il risquait 25 années d’emprisonnement. Alsaleh vient de Kobané en Syrie. Son père a organisé sa fuite vers l’Europe pour lui éviter d’être enrôlé dans l’armée. Il était détenu depuis 14 mois lorsque je l’ai rencontré ; il était assez ouvert et mûr, et il avait pris Jasmin sous son aile. 

 

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Photo: Alsaleh de Kobane (Syrie)

 

 

J’ai senti qu’Alsaleh et Jasim étaient deux fortes personnalités, qu’ils étaient prêts à raconter leur histoire, et comment ils avaient été recrutés par des passeurs. Leur procès représentait en plus un potentiel de développement et de suspens au niveau narratif. Les liens qui les unissaient et le fait qu’ils s’entretenaient régulièrement par téléphone avec leurs parents en Syrie et en Irak (ce qui fournissait le contexte familial et celui de la guerre) ont aussi influencé mon choix. 

 

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Photo: Alsaleh prend soin de Jasim

 

 

Comment les jeunes réfugiés sont-ils traités dans les prisons grecques ? 

Marianna Economou : Globalement, les gardiens et le personnel sont bienveillants à l’égard des détenus. Cette prison accueille uniquement des étrangers venant de divers pays, et leurs différences culturelles sont généralement respectées. Certains gardiens se comportent même de manière paternelle envers les prisonniers les plus jeunes. Le rôle quasi-maternel de l’assistante sociale est très important, vu la jeunesse et la vulnérabilité de ces garçons. L’école constitue leur seule activité et l’enseignant qu’on voit dans le film s’implique pleinement. Les cours d’expression orale sont valorisants pour ces jeunes, ils leur donnent l’occasion de parler d’eux-mêmes et de leur vie. 

 

 

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Photo: Jasim und Alsaleh racontent leur fuite dans le cours grec

 

 

Les détenus qui n’ont pas de famille en Grèce et pas d’argent peuvent appeler gratuitement leurs parents. Je ne saurais dire si notre présence a affecté la manière dont les détenus étaient traités ; mais il m’a semblé qu’ils étaient traités avec humanité. D’une part, il s’agit d’un centre pour mineurs et d’autre part, nombre de ces jeunes sont en détention provisoire (qui peut durer jusqu’à 18 mois en Grèce), et tout ça fait apparemment une grande différence.

 

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Photo: L’assistante sociale Maria (à droite) conseille Jasim

 

 

Quel est le rôle des ONG dans les prisons grecques ? S’occupent-elles plus particulièrement des réfugiés ?

Marianna Economou : En Grèce, les ONG ne sont pas présentes dans les prisons. C’est surtout l’Eglise qui intervient dans les centres de détention et elle fournit principalement un soutien matériel. Les deux ONG Arsis et Epanodos œuvrent à favoriser l’intégration sociale des anciens détenus et elles leur fournissent un hébergement temporaire.

 

Obtenir une autorisation de tournage dans un centre de détention pour mineurs n’a pas dû être facile. Comment avez-vous pu l’obtenir ?

Marianna Economou : Je savais qu’il serait quasiment impossible d’obtenir une autorisation de tournage dans une prison pour mineurs. Mais j’ai fini par avoir gain de cause grâce à une détermination sans faille, et aussi parce que j’ai eu la chance de rencontrer des personnes convaincues de l’importance d’un tel film, qui m’ont fait confiance, m’ont soutenue et ont accepté de prendre des risques en m’accordant cette autorisation. Une fois que le directeur du centre et le ministère de la Justice m’ont donné le feu vert, j’ai dû me plier à une multitude de règles et de restrictions sur les lieux où je pouvais filmer, sur le temps passé dans la prison et sur la divulgation de l’identité des autres détenus. Mais au fil du temps, et à mesure que nous gagnions la confiance des intéressés, nous avons subi moins de restrictions. Et au final, seul un petit nombre de choses n’a pas pu être intégré dans le film.

 

 

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Photo: Alsaleh und Jasim dans la cellule

 

 

« Qu’est-ce que je peux faire à présent en Grèce ? » Telle est la question que pose Jasim à sa sortie de prison. Qu’est-ce qui est prévu dans ce pays pour les mineurs qui voyagent seuls ?

Marianna Economou : Malheureusement, pas grand-chose ; en particulier si une décision de justice oblige ces jeunes à rester dans le pays. L’Etat grec n’a pas les moyens de leur apporter un soutien et les ONG qui s’occupent des anciens détenus ne peuvent pas s’occuper de tous les réfugiés et répondre aux besoins massifs en termes d’hébergement et de repas. Pour les jeunes comme Jasim, la situation est vraiment désespérée, sachant que la plupart d’entre eux n’ont pas l’intention de rester en Grèce. On les oblige à demeurer dans un pays où ils n’ont pas de famille ; ils n’ont pas d’argent ni de papiers d’identité leur permettant de voyager, et pas de travail. Soit ils finissent dans la rue et sombrent dans la délinquance pour survivre, soit ils trouvent un moyen de quitter illégalement le pays. Depuis quelques années toutefois, du fait de l’afflux massif de réfugiés, certaines ONG grecques soutiennent activement les migrants, en particulier les mineurs non accompagnés.   

 

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Photo: Jasim est amené au tribunal

 

 

Comment avez-vous réussi à être toujours au bon endroit et au bon moment avec la caméra ?

Marianna Economou : Une fois que j’avais décidé de me concentrer sur ces deux garçons, il a fallu suivre les évolutions intervenant dans leur vie. Le plus dur a été de gagner leur confiance et de nouer une relation personnelle avec eux. C’était la condition sine qua non pour pouvoir filmer des moments intimes, tels que la préparation du procès, leurs conversations téléphoniques avec leurs parents, leurs confessions personnelles, leurs émotions et bien sûr le procès proprement dit. Ils avaient subi des dommages psychologiques, étaient craintifs et méfiants. Pour eux, la Grèce était un pays hostile, raciste et injuste. Ils étaient en détention provisoire quand j’ai fait leur connaissance. Pour le coup, le procès était le principal événement de leur vie, ce qui offrait un potentiel d’évolution pour la narration du film. Toutefois, personne ne savait ce qui allait se passer et c’était un vrai défi. Jasim essayait de comprendre ce qui lui était arrivé et quelles en seraient les conséquences. Alsaleh s’efforçait de le soutenir et de l’encourager. L’assistante sociale et l’enseignant ont joué un rôle décisif au niveau pratique comme psychologique. Le suspens et l’angoisse de toutes les personnes impliquées étaient immenses, et nous les avons intégrés dans le film. Parallèlement au fil narratif principal, mon intention était aussi de communiquer le double enfermement que vivaient les garçons et leurs familles. Les conversations téléphoniques avec leurs parents m’ont paru être la manière la plus directe et dramatique de dévoiler cette dimension. 

 

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Photo: Alsaleh appelle ses parents en Syrie

 

 

Même si je ne comprenais pas vraiment ce qu’ils se disaient (je ne l’ai appris que par la suite, grâce aux traductions), j’étais convaincue que les parents parlaient de la guerre et qu’ils exprimaient leurs inquiétudes et craintes à propos de l’incarcération de leurs fils. Pour moi, il était important de savoir que ces garçons avaient une famille qui les aimait et les soutenait. Et aussi qu’ils étaient totalement impuissants à cause de la guerre. Le fait de pouvoir tourner pendant le procès a été très important pour le développement narratif, et nous a permis d’intégrer des éléments de première main sur le fonctionnement du système juridique et judiciaire grec et sur la manière dont ces cas sont traités. 

 

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Photo: Jasim au tribunal

 

 

Dans quelle mesure avez-vous pu aider ces deux garçons ?

Marianna Economou : Je suis restée en contact étroit avec Alsaleh et j’essaie de l’aider autant que je peux. Malheureusement, Jasim a disparu pendant sa liberté conditionnelle à Athènes.  

 

 

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Photo: Jasim ne voit pas d´avenir en Grèce

 

 

 

Qu’est-ce que le tournage de ce film a changé pour vous personnellement ?

Marianna Economou : Ce film m’a ébranlée à de nombreux égards. L’expérience de la prison a complètement bouleversé ma vision de l’existence et aussi de l’humanité. J’ai également été profondément marquée par l’injustice subie par des jeunes réfugiés innocents qui sont exploités par des criminels, et par le fait que le système judiciaire grec ne leur offre pas les moyens de se défendre de façon appropriée. Ma relation étroite avec ces deux réfugiés m’a rapprochée du drame qu’ils vivaient et des problèmes liés à la migration ; elle a aussi conforté ma conviction selon laquelle les différences s’estompent face au besoin universel de liberté et de sécurité. J’espère que le fait de raconter l’histoire d’Alsaleh et de Jasim permettra à la population et aux décideurs politiques de réviser leurs postulats idéologiques, leurs idées préconçues et les politiques en place, et de réformer les institutions en charge du problème titanesque de la migration. Et je voulais aussi leur rappeler qu’on ne peut pas traiter des êtres humains comme des numéros, et que l’amour qu’une mère éprouve pour ses enfants est le même dans le monde entier.    

 

 

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Photo: Jasim et Alsaleh discutent de leur avenir

 

 

 

Dernière màj le 1 février 2017