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France / Allemagne : comment stopper la radicalisation ?

Pays : Allemagne

Tags : Radicalisation, terrorisme, djihadisme

Le 8 juillet, l’armée irakienne a arrêté une femme française et ses quatre enfants à Mossoul. Ce n’est pas un cas isolé : selon le rapport sur les politiques de déradicalisation publié par le Sénat le 12 juillet, il y aurait actuellement en Syrie et en Irak près de 750 ressortissants français, dont 450 mineurs. L’Allemagne fait face au même problème : cinq ressortissantes ont été arrêtées à Mossoul la semaine dernière dont une adolescente de 16 ans. Comment la France et l’Allemagne appréhendent-ils le retour de ces personnes ? Comment comptent-ils les réinsérer et les "déradicaliser" ? Quels sont les dispositifs en place ? ARTE Info répond à ces questions.

En France, cap sur le tout sécuritaire

Les juges ne traitent pas de la même manière celui qui rentre en France après avoir activement participé à des actes terroristes et celui qui revient, dégoûté de l’idéologie de l’Etat islamique. Pour la secrétaire nationale de l’Union syndicale des magistrats (USM) Pascale Loué-Williaum, "le seul fait de s’être rendu sur un terrain d’opération ou d’avoir tenté de s’y rendre ne suffit pas à constituer l’infraction ; c’est seulement l’un des éléments de cette infraction".

Encore faut-il pouvoir déterminer le profil de chaque "revenant". La majorité des présumés djihadistes est mise en examen dès le retour pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste criminelle". Un tel chef d’accusation permet aux autorités de prouver -ou non- si les revenants ont été impliqués dans des actes terroristes en Irak ou en Syrie. S’ils sont reconnus coupables, ils sont inculpés. Dans le cas contraire, ils ne sont pas pour autant innocentés et libres de tout mouvement.

C’est d’ailleurs tout le but de la loi du 21 juillet 2016 renforçant la lutte contre le terrorisme : les "personnes revenant d’un théâtre d’opération de groupements terroristes" qui ne sont ni mises en examen, ni suspectées d’une infraction pénale sont assignées à résidence et soumises au contrôle judiciaire. Cette assignation est fixée pour une période de trois mois renouvelable indéfiniment. 

 

Un dispositif qui ne vise pas uniquement les revenants

Jusqu’à présent, ce dispositif était destiné à encadrer le retour des revenants. Mais le durcissement de la loi contre le terrorisme s’est largement élargie et peut être utilisé à titre "préventif" à l’encontre : 

- d’une personne dont "il existe des raisons sérieuses de penser" que "son comportement" –et non pas ses actes- constitue "une menace d’une particulière gravité pour la sécurité et l’ordre publics". Ici nul besoin de preuves pour engager une procédure d’assignation à domicile. 
- d’une personne "qui entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme"
- d’une personne "qui soutient ou adhère à des thèses incitant à la commission d’actes de terrorisme en France ou à l’étranger ou faisant l’apologie de tels actes"


Bref, l’arsenal judiciaire mis en place en France permet de reconduire indéfiniment une assignation à résidence que ce soit pour les "revenants", mais aussi pour des djihadistes présumés qui ne sont jamais passés à l’acte et qui n’ont jamais quitté le territoire français.

 

L’échec des programmes de déradicalisation à la française

Ces derniers sont donc surveillés de près pour éviter autant que possible un passage à l’acte. Mais qu’en est-il de leur prise en charge ? Pour le politologue Asiem El Difraoui, "La France s’est longtemps contentée de gérer la problématique du djihadisme avec une approche sécuritaire. [Et lorsqu’il a fallu] commencer à faire de la prévention et réfléchir à comment traiter ces citoyens radicalisés (…), elle s’est contentée du minimum, abordant la question à travers la dimension psychologique : on a voulu voir cet embrigadement sous le prisme de la dérive sectaire." Ce constat est partagé par le récent rapport du sénat qui pointe l’insuffisance et l’amateurisme des programmes de prévention français, notamment du centre de déradicalisation situé en Indre-et-Loire, qui tourne aujourd’hui à vide.

"Ce centre provoque un déracinement des personnes accueillies de leur milieu d'origine pour une destination éloignée et isolée" décrit ce rapport, qui ajoute "que ce centre a pu susciter des phénomènes d'emprise par une concentration de personnes en voie de radicalisation". Vouloir "déradicaliser" ces personnes sans prendre en compte leur situation sociale, familiale, professionnelle ou scolaire serait la cause principale de cet échec. En d’autres termes : il faut agir localement.

 

Les "leçons" du modèle allemand 

En savoir plus...

Le réseau allemand de prévention de la violence (VPN) est une organisation non gouvernementale, qui met en place des programmes de déradicalisation dans les prisons et de prévention dans les écoles.

Le co-fondateur du Violence Prevention Network (VPN), Thomas Mücke, dresse ce même constat : "La France -comme beaucoup d’autres pays européens- s’est focalisée sur les questions de sécurité. Après les premiers attentats qui l’ont frappé [attentat de Charlie Hebdo, puis de Paris], le pays a investi beaucoup d’argent dans l'industrie de la sécurité, avec l’espoir de construire une protection efficace. Mais cela n’a pas empêché d’autres attentats de se produire [comme celui de Nice]. Cela prouve qu’on ne peut pas combattre des jeunes radicalisés uniquement avec un arsenal répressif. On doit essayer de les approcher et de leur parler. Mais pour cela, il faut un personnel formé sur place".

L’Allemagne a réussi à développer de nombreux programmes locaux. Pour Thomas Mücke, c’est même primordial : "de nouveaux réseaux et cercles d’amis doivent être construits [autour des personnes radicalisées]. C’est une condition nécessaire pour que l’intégration sociale puisse réussir. Les jeunes doivent avoir le sentiment de faire à nouveau partie de la société. Et pour cela, les écoles et les services de la jeunesse doivent travailler ensemble et au niveau local"

Mais parvenir à mettre en œuvre des programmes de déradicalisation efficaces prend du temps. Thomas Mücke travaille dans ce domaine depuis 26 ans et a pu "profiter de l’expérience issue des nombreux projets pilotes et de l’expertise en matière de déradicalisation dans les milieux d’extrême droite"

Dernière màj le 21 juillet 2017