|

Fin du nucléaire : la grande utopie

Pays : Monde

Tags : désarmement, nucléaire

Soixante-dix ans après Hiroshima, plusieurs Etats détiennent toujours l'arme nucléaire. Malgré l'accord récemment conclu entre les grandes puissances et l'Iran, ou les traités de non-prolifération, l'idée d'un monde débarrassé de l'arme atomique semble encore utopique. C'est d'ailleurs la position d'Ulrich Kühn, qui milite pour un désarmement nucléaire total.

Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

Albert Camus - 08/08/1945

Il y a 70 ans : Hiroshima

"Little Boy" fût le nom donné par les Etats-Unis à leur bombe atomique larguée le 6 août 1945, sur la ville japonaise d’Hiroshima. D’un seul coup, le "petit garçon" a emporté 80 000 vies. Des centaines de milliers de personnes ont par ailleurs subi les effets des radiations, pendant des jours et des mois, avant d’en mourir. Le 9 août, trois jours plus tard, les Etats-Unis ont frappé Nagasaki. "Fat Boy" a provoqué, elle, la mort instantanée de plus de 20.000 personnes. Ceux qui ont survécu à la bombe atomique souffrent encore des effets du rayonnement. En réponse à ces événements, l'écrivain Albert Camus se fendait d'un éditorial dans Combat, le 8 août. "Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques."

Le désarmement nucléaire : paroles, paroles

Depuis, la communauté internationale semble avoir un peu de peine à faire son choix. Certes, des initiatives existent, comme le récent accord négocié de haute lutte entre les grandes puissances et l'Iran, pour s'assurer que Téhéran ne cherchera pas à acquérir l'arme atomique. Pourtant, la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la Chine ou la Russie : ces Etats détiennent encore aujourd'hui un arsenal nucléaire conséquent, sans compter l'Inde, le Pakistan ou Israël. Une situation héritée en partie de la guerre froide, qui a accéléré la course à l'armement, amenant la Russie et les Etats-Unis à détenir aujourd'hui près de 95 % de l'arsenal nucléaire mondial. Et ce, malgré un premier accord sur la non-prolifération, signé en 1968.

Ulrich Kühn est scientifique, adjoint à l'Institut de recherche sur la paix et la politique de sécurité à l'Université de Hambourg. Il est également coordinateur du projet "Deep Nuclear Cuts Commission", qui milite en faveur d'un démantèlement total de l'arsenal nucléaire des Etats. Un travail pour lequel il a été distingué par les Nations unies en 2011.

ARTE Info : En 1968, le "traité sur la non-prolifération des armes nucléaires" est signé par la quasi-totalité des pays membres des Nations Unies. Ce traité a-t-il réellement été pris en compte ?

Il n'y a pas de désarmement nucléaire

Ulrich Kühn - 06/08/2015

Ulrich Kühn : Au sein même du traité, les pays signataires s’étaient engagés à poursuivre les négociations en vue d’un désarmement nucléaire complet. Aujourd’hui, en 2015, il existe toujours plus de 16000 ogives nucléaires à travers le monde, et les propriétaires de ces armes ne sont pas près de s’en séparer. Pour résumer, il n’y a pas de désarmement nucléaire.

Les accords bilatéraux sur le désarmement nucléaire entre les Etats-Unis et la Russie ont-ils, eux, été efficaces ?

Les accords SALT et START ont très certainement contribué au désarmement, en particulier dans le contexte de la guerre froide. Aujourd’hui, les Etats-Unis et la Russie sont toujours en possession d’environ 7500 ogives nucléaires. Les deux pays ne se font toujours pas clairement confiance, notamment en raison de la crise ukrainienne. Le potentiel nucléaire de chaque pays reste un moyen de montrer leurs forces. En outre, sous couvert de simples "réorganisations d’arsenaux", les deux pays, depuis une quarantaine d’années, freinent progressivement leurs programmes d’armement nucléaire tout en remplacement ces armes par de nouveaux missiles, de nouveaux bombardiers ou de nouveaux sous-marins. Les Etats-Unis et la Russie modernisent leurs systèmes d’armement. Cela leur permettrait, par exemple, d’envoyer des missiles de plus en plus loin, avec de plus en plus de précision. Les deux pays ne s’arment plus quantitativement, mais qualitativement.

Le principal obstacle que nous devons surmonter, c'est l'incertitude des Etats

Ulrich Kühn - 06/08/2015

Comment peut-on parvenir à un désarmement nucléaire total ? Quels sont les principaux obstacles pour atteindre cet objectif ?

Le plus grand obstacle vient des armes nucléaires elles-mêmes. Les pays qui en possèdent jouent sur l’argument de la dissuasion. Sans ces armes, ils seraient, selon eux, en danger. Par exemple : si la Russie annonce se délester de 500 ogives nucléaires, cela signifiera que les Etats-Unis auront un avantage de  500 ogives. La Russie pourra alors arguer du fait qu’elle ne serait pas protégée, théoriquement, d’une attaque nocturne des Américains. Cela n’a aucun sens. Car si l’on y réfléchit vraiment, la question ne porte pas tant sur la sécurité des Etats-Unis ou de la Russie, mais sur les conséquences d’une attaque nucléaire. Cela entraînerait des conséquences climatiques extrêmes pour la planète. La seule solution pour éviter ce scénario est le désarmement total. Le principal obstacle que nous devons surmonter, c’est l’incertitude des Etats. Par exemple, l’Inde et le Pakistan, dans une situation hostile, ne cesse de s’armer mutuellement. Israël, même s’il ne reconnait pas détenir l’arme atomique, trouve dans cet armement une manière d’assurer sa position dans une région instable. Tout le monde peut justifier ce choix par des intérêts personnels.

En juillet, les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne ont signé un accord avec Téhéran sur le nucléaire iranien. Quel peut-être l’impact d’un tel accord ?

Il est toujours positif qu’un accord permette d’empêcher un Etat de se doter de l’arme nucléaire. Si nous nous projetons dans l’avenir avec le scénario d’un Iran nucléarisé, alors il y a fort à parier que les Etats voisins, comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis ou même l’Egypte décident de s’en équiper également, se sentant menacés. C’est un effet domino. Cet accord est donc une étape décisive et son impact politique est, selon moi, très important. Tant pour le Moyen-Orient que pour les Etats-Unis qui ont ainsi réussi pour la première fois, par la voie diplomatique, à mettre en échec la volonté d’un pays à s’équiper de l’arme atomique.

Il y a quelques mois, l’Etat islamique a assuré être en mesure de s’équiper de l’arme atomique d’ici un an. Cette déclaration vous semble-t-elle probable ou est-ce juste une opération de propagande ?
La probabilité est à mon avis très faible. Je pense qu’il y a de fortes possibilités que des organisations terroristes comme l’Etat islamique se procurent des matières nucléaires, comme de l’uranium faiblement enrichi. Cela ne leur permettra pas pour autant de créer une arme nucléaire, mais ça peut agir comme un effet de terreur, et de dissuasion dans le cadre d’un conflit armé. Mais je ne pense pas que ces organisations ont la structure et les compétences nécessaires pour s’équiper de tous les éléments nécessaires à la création d’une arme nucléaire.

Y a-t-il des solutions ou des initiatives qui vont dans le sens d’un désarmement nucléaire complet ?

Peut-on vraiment forcer un pays à se débarrasser de son arsenal nucléaire ?

Ulrich Kühn - 06/08/2015

Il y a une nouvelle initiative passionnante, nommée "Initiative humanitaire". Des Etats comme l’Autriche, la Norvège ou le Mexique s’y sont engagés. Ils militent en faveur d’un traité d’interdiction total, trouvant que le Traité de non-prolifération de 1968 ne va pas assez loin. Selon ces pays, un traité interdisant sans ambiguïté les armes nucléaires est nécessaire pour s’assurer que les Etats détenteurs de l’arme atomique ne décident pas seuls, en dernier ressort, du désarmement. Les pragmatiques peuvent s’interroger : peut-on vraiment forcer un pays à se débarrasser de son arsenal nucléaire, et si oui, comment ? C’est la question qui va surgir dans les prochaines années, et si un tel accord est conclu, nous verrons s’il conduit vraiment au désarmement. 

Dernière màj le 8 décembre 2016