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#filmthepolice : une caméra contre les bavures

Pays : États-Unis

Tags : USA, #filmthepolice, Bavure, Walter Scott

"Coups de feu tirés, le sujet est à terre. Il a pris mon Taser" . Voilà le message qui grésille sur la radio de la police de Charleston, en Caroline du Sud. C'est l’officier de police Michael T. Slager qui parle en ce samedi 4 avril.  Si l’on en croit son message, c’est donc en situation d'auto-défense que cet officier blanc vient d’abattre de plusieurs balles dans le dos Walter Scott, un homme noir de 50 ans, alors qu’il tentait de fuir après une altercation.

Seulement voilà, la scène a été filmée par un anonyme et la vidéo raconte une toute autre histoire. Après lui avoir tiré 8 fois dans le dos, on y voit le policier marcher vers l’homme à terre et lui passer les menottes. Puis il semble récupérer un appareil, apparemment son pistolet paralysant - apparemment le fameux Taser- et le jeter près du corps de la victime.

 

 

Hommage au "héros" qui a filmé la scène

Cette vidéo a été envoyée au New York Times par l’avocat de la famille de la victime. Le tour était joué : la thèse de l’auto-défense est pulvérisée, l’officier Michael T. Slager est aujourd’hui inculpé de meurtre et risque la peine de mort. Lors d’une conférence de presse, la famille de la victime a rendu hommage au "héros" qui a filmé la scène. "S’il n’y avait pas eu de vidéo, connaitrions-nous la vérité ? Ou aurions-nous vu ce qui est sorti récemment ?" s’est interrogé son frère Anthony.  

 

A voir aussi : 

>> États-Unis : une solution contre le racisme dans la police ? (Reportage ARTE Journal)

De plus en plus souvent des vidéos-choc comme celle de Charleston jouent  un rôle crucial dans des affaires de violences policières. Il y a eu le cas d’Eric Garner, sa mort l’an dernier à Staten Island  au cours d’une altercation "musclée" avec un policier a été filmée par un témoin. Il y a eu l’affaire Tamir Rice à Cleveland, ce garçon de 12 ans qui portait un pistolet en plastique abattu lui aussi par la police, là encore sous l’œil d’une caméra. En janvier dernier à Albuquerque deux policiers ont été inculpés pour meurtre après avoir abattu un SDF, la confrontation a été capturée par une caméra embarquée.

 

#Filmthepolice

Autant d’exemples qui alimentent le sentiment -notamment dans la communauté noire, statistiquement la plus touchée par les violences policières- que la caméra est une arme contre l'injustice. Sur twitter un hashtag est né, désormais associé à chaque bavure : #filmthepolice.

 

 

Filmer la police, un droit constitutionnel

Aux USA, "filmer des choses pleinement visibles dans l’espace public est un droit constitutionnel, cela inclut filmer des policiers dans l’exercice de leur fonction" précise le site de l’ACLU, l'Union américaine pour les libertés civiles. Sans mandat adéquat, la police n’a le droit ni de confisquer ni de visionner les images. Sur internet le site Copblock, entièrement dédié à la surveillance des activités policières, incite les citoyens à filmer toute interaction avec des policiers. "Cela peut aider à vous protéger, vous et les autres en créant une document justificatif et objectif". Copblock va jusqu’à proposer un kit aux vidéastes amateurs potentiels au cas où le policier voudrait l’empêcher de filmer. Voilà la formule à prononcer : "en vertu des nombreuses délibérations de justice qui m’y autorisent, j’enregistre les activités policières aujourd’hui pour documenter la vérité des faits de façon objective. Je ne cherche en aucun cas à entraver votre travail qui consiste à faire respecter la loi, mais à documenter la situation. Cela va dans votre intérêt et le mien."

 

Caméras embarquées pour les policiers

L’affaire Ferguson en août dernier a laissé des traces. Dans le public, mais aussi au niveau des autorités. Une Task Force a été mise sur pied par la maison blanche pour réformer les pratiques de la police. Elle a rendu son rapport, et préconise d’équiper les policiers de caméra embarquées. C’est une des recommandations phares des experts de la Task Force. Barack Obama débloque alors 75 millions de dollars sur trois ans pour en pourvoir 50.000 policiers. 

 

Pourquoi la police n'aurait-elle pas ses propres images plutôt que de dépendre de celles des autres.

Rialto William Farrar- New York Times

Plusieurs villes américaines ont déjà testé ces caméras qui se portent soit à l’uniforme soit aux lunettes. La ville de Rialto à une centaine de kilomètres à l’Est de Los Angeles a été pionnière en la matière. En 2012, le nombre d’incidents où des policiers ont utilisé la force y a chuté de 60% chez ceux qui étaient équipés de ces caméras. Les plaintes contre des policiers ont, elles, chuté de 80%.

 

Impact sur le comportement des policiers

"Quand vous mettez une caméra sur un officier de police, il a tendance à mieux se comporter, à mieux suivre les règles, constate le chef de la police de Rialto William Farrar, et quand les citoyens savent que le policier porte une caméra, lui aussi a tendance à mieux se comporter."  Dans une interview au New York Times, Farrar y voit un autre intérêt : à une époque où chaque américain peut filmer un incident avec son portable, "pourquoi la police n’aurait-elle pas ses propres images plutôt que de dépendre de celles des autres."

 

L’expérience en tout cas fait des émules. A Oakland, qui a le département de police le mieux équipé en caméras du monde, les chiffres sont édifiants.

 

Police vf

 

Mais l’utilisation des caméras embarquées a ses limites comme le souligne l’ACLU dans un article, qui tire les leçons de l’expérience d'Albuquerque. Dans cette ville du Nouveau Mexique, la police a ouvert le feu sur plus de 40 personnes ces deux dernières années, deux tiers de ces tirs ont été fatals. 

 

Les policiers d’Albuquerque disposent pourtant de ces fameuses caméras embarquées et sont supposés les porter "mais ils les utilisent et les éteignent quand ça les arrange." La caméra ne tournait pas, par exemple, quand Mary Hawkes une jeune fille noire et désarmée de 19 ans a été abattue de dos par un policier. Selon Jay Stanley, expert à ACLU "avoir les caméras embarquées ne suffit pas, il faut des règles pour les utiliser. Si les policiers savaient qu’ils risquent de lourdes sanctions en ne les portant pas, ce serait beaucoup plus efficace. Mais à Albuquerque il n’y a aucune conséquence pour eux."

Dernière màj le 8 décembre 2016