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Festival d'Avignon, jour 18 - Se souvenir des belles choses

Pays : France

Tags : Festival d'Avignon 2015, Théâtre, Bilan

C’est toujours la même chose avec les bilans. Chacun s’essaie à la formule, à peser au trébuchet le beau et l’indigent, à faire sa colonne d’étoiles. Et si, plutôt que de s’amuser à l’exercice intellectuel qui révèle une frustration, on essayait de se souvenir des choses belles, vues et entendues à Avignon. 

Notre héritage n’est précédé d’aucun testament."

René Char, Feuillets d’Hypnos - 1946

Les critiques sont là, dans la fournaise d’un été en Avignon, nous ne les ignorons pas, mais la rapidité à vouloir dresser un bilan est toujours mauvaise conseillère. Laissons les choses décanter, les pièces travailler encore un peu, les oeuvres trouver peut-être une autre ampleur, une seconde vie. A l’acrimonie de certaines critiques, répondons par un hommage à l’alacrité des artistes. Souvenons-nous des belles choses, tout simplement.
 

Et il y en a eu, plus qu’on ne l’a écrit ici et là, plus qu’on ne le pense. Dès le début, le festival est parti sur les chapeaux de roues. Des classiques joués en allemand et en polonais. Deux œuvres qu’on a envie de garder en mémoire. A commencer par le Richard III mis en scène de manière magistral par l’allemand Thomas Ostermeier, avec un acteur, Lars Eidinger, qui n’en finit pas de se révéler et qui écrase tous les autres personnages. On se souviendra longtemps de son incarnation d’un Roi en prise avec sa folie, ce monstre traversé d’humanité, et de cette fabuleuse scène des spectres. Que dire aussi du polonais. La mise en scène géniale du roman Des arbres à abattre de Thomas Bernhard par un jeune homme de 72 ans, l’un des maitres européens Krystian Lupa. 4 heures 20 d’un dîner entre artistes. On en redemande. 
 

Comme on redemande aussi de cette "relève" , que ce soit la belle proposition du Portugais Tiago Rodrigues avec sa version d’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, un poème déclamé par deux acteurs sur un plateau dépouillé, que ce soit cette version russe et salutaire des Idiots de Lars Von Trier, dans une mise en scène furieuse de Kirill Serebrennikov, que ce soit cette Fugue de Samuel Achache, mystérieuse et mélancolique recherche du bonheur au Pôle Sud, ou encore cette lumineuse chorégraphie  de Fabrice Lambert, Jamais assez, autour de la question des déchets nucléaires ou encore cette géniale trouvaille de Gaëlle Bourges, qui nous propose sa lecture érudite et passionnante, mais "vrillée" aussi de la tapisserie de La dame à la licorne
 

La nudité comme mot d’ordre, ou comme programme. Justement chez Gaëlle Bourges, mais aussi dans la très grande majorité des spectacles du festival. Elle n’est pas choquante, elle interroge, et serait plutôt désespérée. Un regard sur notre condition, sur notre "devenir animal", mais aussi sur notre "désemparement" face au monde (du Roi Lear aux Idiots, serions-nous désarmés à ce point, sans protection ? Être nu sur un plateau n’est ce pas se jeter dans le vide ? Ou alors n’être plus rien, affronter une solitude (les deux spectacles argentins, ou encore Fugue de Samuel Achache) et être finalement transparent. Autant d’inquiétudes de l’Artiste aussi face à l’état du Monde, le sien, celui des autres. 
 

Les autres, l’autre justement qui était la thématique soulignée par Olivier Py pour cette 69 édition. A l’heure du bilan, l’autre, c’est le public qui s’est pressé nombreux tous les jours pour écouter les 18 épisodes de la République de Platon, revue et corrigée par Alain Badiou. Un vrai succès dont ne s’est pas lassé Olivier Py en présentant les chiffres de

Les chiffres de la 69e édition du Festival d’Avignon :

- 58 spectacles
- 280 représentations = 120.907 billets à la vente 
- Fréquentation totale = 112.500 billets délivrés 
- taux de Fréquentation = 93,05 %
+++
- Manifestations Gratuites = 43.576 entrées libres
- Total Fréquentation = 156.076 entrées

cette édition ce matin. Selon lui, "les spectateurs s’y sont reconnus, nombreux, divers, participants, montrant leur exigence et leur attachement à cette manifestation où les grands noms du spectacle ne font pas d’ombre à ceux qui commencent mais les entraînent avec eux. On ne redira jamais assez à quel point ce Festival est la démonstration de "l’élitaire pour tous" d’Antoine Vitez. Un Festival politique, au cœur des enjeux qui traversent nos sociétés, un Festival de la liberté de montrer, de dire, où les esthétiques dérangent l’uniformisation du monde. Un Festival de l’innovation, pensant une technologie qui n’est pas servitude mais au service de tous." Coté chiffres, le bilan est tout aussi bon. Supérieure  à l’an dernier, mais la comparaison reste délicate. L’an dernier, crise des intermittents et intempérie avaient bousculé le festival. 112 500 billets ont été délivrés, soit un taux de fréquentation de plus de 93% pour les seuls spectacles (contre 90 l’an dernier). 

 

Défendre ces œuvres, leur fragilité aussi, reconnaître ses simples déceptions, et puis se faire de nouvelles promesses, dire que l’on reviendra à Avignon l’an prochain pour une 70° édition. D’autant qu’après 20 ans d’absence, la Comédie française sera présente : la maison de Molière ouvrira le Festival d’Avignon avec la création du spectacle Les Damnés d’après le film de Luchino Visconti dans une mise en scène d’Ivo van Hove. 
 

On attendra donc avec impatience, juste en se souvenant des belles choses.

Dernière màj le 8 décembre 2016