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"On fait un amalgame entre sauvetage et surveillance"

Pays : Union européenne

Tags : Frontex, Immigration, Cimade

Gipsy Beley est chargée des questions européennes à la Cimade, elle réagit au lancement de l'opération "Triton" lancée par Frontex.

 

 

 

ARTE Journal : Frontex, l’agence européenne pour la sécurité et les frontières extérieures de l’Union européenne, lance une nouvelle opération surnommée "Triton" et soutenu par 8 pays de l’UE. Qu’en pensez-vous ?

 

Gipsy Beley : Nous ne sommes pas favorables à cette opération. A notre avis, il y a un amalgame qui se fait entre sauvetage et surveillance. "Triton" est clairement une opération de surveillance des frontières. Frontex n’a absolument pas le mandat pour le sauvetage en mer des migrants. Même si cette opération est présenté comme un "rajout" à l’opération "Mare Nostrum", c’est une opération bien plus restreinte en terme d’espace couvert, car les moyens de Frontex seront déployés le long des côtes italiennes, et non pas sur l’ensemble du territoire que couvre l’opération "Mare Nostrum". C’est clairement une opération de surveillance des frontières, avec du matériel bien moins adapté que celui utilisé pour "Mare Nostrum". Cette dernière est menée par l’armée italienne, alors que "Triton" sera directement mené par Frontex avec le matériel mis à disposition par les pays qui y participent…. Ce qui peut être très inégal en fonction des pays. "Triton" est une opération de contrôle des frontières, rien de plus.

 

Pourtant, le fait que 8 pays s’engagent dans cette opération, n’est-ce pas le signe que quelque chose bouge dans l’Union Européenne sur la question migratoire ?

 

Gipsy Beley : Oui d’une certaine manière, ça bouge, mais cela ne va que dans un seul sens. Celui du contrôle, alors que l’Europe devrait s’interroger et s’engager dans une véritable politique d’accueil. La seule réponse qui est proposée est celle de la logique du contrôle de l’accès au territoire européen. Aujourd’hui, ce territoire est tellement verrouillé que ces gens sont bien entendu obligé de passer par les passeurs. Aucune réflexion n’est faite au niveau européen sur les questions du droit d’asile. Nous regrettons que la seule réponse qu’apporte l’Europe soit une réponse sécuritaire.

 

La France et la Grande Bretagne n’arrivent pas à se mettre d’accord sur ce qu’il faut faire. C’est une illustration de ce qui se passe à l’échelle européenne.

Gipsy Beley - 29/10/2014

Selon vous, quelles sont les autres réponses qu’il faudrait apporter ?

 

Gipsy Beley : A la place de l’opération "Triton", il faudrait réinterroger la logique des politiques européennes. Aujourd’hui, la logique, c’est de dissuader les personnes de venir. Or le constat que tout le monde peut faire, lorsqu’on voit les nationalités des migrants qui arrivent, c’est qu’ils viennent de pays où il y a des situations très compliquées. Ils viennent de Syrie ou encore de Libye, etc… Ce sont principalement des personnes qui fuient une situation où il n’était plus possible de vivre.

 

Le nombre de personnes qui tentent de passer nos frontières est en constante augmentation, on ne peut pas nier que cela induit une réelle pression sur les pays européens…

 

Gipsy Beley : Oui c’est vrai, pour certains pays c’est très problématique, mais là encore une réponse plus globale pourrait être apportée. Prenons le problème de Calais qui bénéficie d’une attention médiatique particulière… La France et la Grande Bretagne n’arrivent pas à se mettre d’accord sur ce qu’il faut faire. C’est une illustration de ce qui se passe à l’échelle européenne. Si les Etats membres se mettaient d’accord sur une répartition des migrants sur l’ensemble du territoire, cette pression ne s’exercerait pas sur certains pays… Mais pour cela, il faut des accords, or pour l’instant, chacun se débrouille comme il peut, on renvoie les migrants dans les pays par lesquels ils sont arrivés… quand on sait par où ils sont passés.

 

S’interroger sur le fond du problème, c’est aussi s’interroger sur la responsabilité que portent les pays européens.

Gipsy Beley - 29/10/2014

Comment expliquez-vous que les pays européens ne réussissent pas à construire une politique commune sur cette question, alors que l’urgence existe depuis longtemps maintenant ?

 

Gipsy Beley : C’est un problème général à l’Union Européenne. On voit que la construction européenne est difficile. Ensuite, c'est une question sensible liée à des agendas politiques et électoralistes. Il y a également une réticence générale à aborder ces sujets en temps de crise, il est plus facile de rabâcher dans la tête des citoyens que l’arrivée de ces personnes représente un danger que de s’interroger sur le fond. S’interroger sur le fond du problème, c’est aussi s’interroger sur la responsabilité que portent les pays européens. Qu’en est-il de la guerre en Syrie ? Qu’en est-il du chaos libyen ? Un pays où certains pays de l’Union Européenne sont intervenus militairement pour chuter le régime…. Avoir un vrai débat de fond, c’est interroger tout cela.

Dernière màj le 8 décembre 2016