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Expulsé d'Allemagne : "Je ne veux pas mourir à Kaboul !"

Pays : Afghanistan

Tags : Réfugié, kaboul, Afghanistan

En Allemagne, les expulsions de migrants vers l'Afghanistan sont très contestées. Cette mesure concerne les personnes qui représentent une menace potentielle pour le pays, mais aussi des réfugiés parfaitement intégrés comme Ahmad Pouya. A Kaboul, le chanteur est menacé.

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En deux mois, il y a eu plus de retours forcés vers l'Afghanistan qu'en cinq ans. Parmi les Länder qui acceptent cette décision, la Bavière, débordée par l'afflux de réfugiés, se pose en bon élève. D'autres Etats régionaux, majoritairement dirigés par des formations de gauche, refusent de se mettre au pas. La question divise même à l'intérieur des partis. Pour plus d'informations sur ce sujet, consultez notre article "l'expulsion collective des réfugiés afghans fait polémique".

L’Allemagne "terre d’accueil", c’est de l’histoire ancienne. La campagne pour les législatives de septembre est lancée. Avec un plan en quinze mesures, le gouvernement veut accélérer de façon notable les expulsions de demandeurs d'asile dont la requête a été rejetée. Une décision qui crée la polémique, surtout pour les renvois vers l'Afghanistan. Car sur place, les bombardements sont quasi-quotidiens. Selon les Nations unies, le nombre de civils tués l’année dernière rien qu'à Kaboul, la capitale, a augmenté de 75%. Plus de 300 civils sont morts et plus de 1200 ont été blessés. La raison : les Talibans qui opèrent un retour en force. En Europe, l’information est passée presque inaperçue. Ces expulsions massives ne concernent pas seulement les réfugiés classés comme potentiellement dangereux. Certaines personnes, parfaitement intégrées depuis des années, doivent aussi quitter le pays. C’est le cas d'Ahmad Shakib Pouya. Ce dentiste de formation travaillait dans un hôpital français à Herat, dans l'Ouest de l'Afghanistan. C'est un attentat perpétré par les Talibans qui l'a poussé à fuir. Car Ahmad Shakib Pouya est aussi musicien. Et dans ses chansons, il s'en prend ouvertement aux Talibans et à l'organisation Etat islamique.

Aujourd'hui, Ahmad Shakib Pouya est menacé et risque sa vie chaque jour à Kaboul. Il a accepté de répondre à nos questions. Dans une interview, il nous livre ses peurs, mais aussi ses espoirs de pouvoir revenir bientôt en Allemagne :

 

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Monsieur Pouya, comment allez-vous aujourd'hui et où vivez-vous ?

Je ne peux pas dire que j'aille bien. Ici en Afghanistan, la situation est de plus en plus critique. Et pas seulement pour moi. Pour tout le monde. Les attentats sont fréquents et on essaye tous de rester en vie. J'ai peur : je ne veux pas mourir ici ! En ce moment, je vis à Kaboul. Je reste enfermé autant que possible et je ne sors presque jamais de ma chambre. Sauf quand j'ai rendez-vous à l'ambassade. Je suis arrivé à Kaboul avec Albert Ginthör, un musicien qui est aussi un de mes soutiens. Au début, on dormait dans un hôtel gardé et on se rendait à l'ambassade dans une voiture blindée. Mais à l'hôtel, le risque d'enlèvement est devenu trop important. Aujourd'hui, je dors sur un matelas chez des amis. Sans eux, je n'aurais rien à manger. Ils font aussi les courses pour moi. Ici en Afghanistan, je n'ai plus de famille. Mon père est mort suite à un attentat des Talibans et ma mère a fui au Pakistan. Je dois souvent changer d'adresse. Je me déplace uniquement la nuit.

 

 

Est-ce que vous pouvez circuler en ville ?

Absolument pas. Quand tu sais que quelqu'un veut t'assassiner, tu ne vas pas dans la rue. Quand j'ai rendez-vous à l'ambassade, je porte la tenue traditionnelle afghane pour passer inaperçu. C'est uniquement pour cette raison que je sors.

 

Avez-vous été menacé depuis votre retour en Afghanistan ?

Depuis mon retour, j'ai reçu plusieurs SMS anonymes de personnes qui disent savoir que je suis ici et demande pourquoi je suis de retour. Des amis m'ont dit qu'une chaîne de télé locale avait diffusé ma vidéo contre les Talibans. J'ai fait beaucoup de chansons et de vidéos dans lesquels je dénonce la haine de "l'Etat Islamique" et l'idéologie ignominieuse des Talibans. Les vidéos étaient en libre accès sur internet. Il ne faut pas qu'ils me reconnaissent. C'est très compliqué.

 

Les Européens n'ont aucune idée de ce qui se passe ici.

Ahmad Shakib Pouya 

A quoi occupez-vous vos journées dans votre cachette ?

Je tiens un blog qui s'intitule "L'Afghanistan n'est pas un pays sûr." J'écris pour informer les gens de la situation en Afghanistan. C'est aussi un moyen de ne pas sombrer dans la dépression. Je me bats pour mes droits et pour ceux d'autres réfugiés qui ont subi le même sort. Les Européens n'ont aucune idée de ce qui se passe ici. Cette semaine encore, de nombreuses personnes ont été renvoyées de Munich vers l'Afghanistan. Un de mes amis qui vivait à Augsbourg près de Munich a lui aussi été expulsé. Je suis très en colère. C'est indescriptible : ils savent que nous risquons notre vie ici. La semaine dernière, un réfugié renvoyé de Bavière a été tué par une bombe. Ca aurait pu être moi, ou n'importe qui. Beaucoup de réfugiés rentrés de force n'ont nulle part où loger. Le gouvernement afghan s'en lave les mains. Ils finissent par dormir dans la rue. C'est le cas d'un de mes amis à Mazar-i-Sharif, dans le nord du pays.

 

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Aujourd'hui [en Allemagne], seuls les Syriens sont protégés. Pour les Afghans, c'est terminé. Et pourtant, beaucoup d'entre nous sont en danger. C'est navrant.

Ahmad Shakib Pouya 

Trouvez-vous injuste la manière dont les autorités allemandes vous ont traité ?

J’ai bénéficié de nombreux soutiens, mais j'estime que le gouvernement allemand a été injuste envers moi. Qu'est-ce qu'un réfugié pourrait faire de plus que ce que j'ai fait ? J'ai appris l'allemand, je parle six langues, j'ai travaillé comme interprète au tribunal, j'ai aidé d'autres réfugiés et mis en place de nombreux projets musicaux. Est-ce qu'un papier est plus important qu'un être humain ? Je servais d'exemple aux autres. Qu'en est-il de la politique d'asile allemande ? Aujourd'hui, seuls les Syriens sont protégés. Pour les Afghans, c'est terminé. Et pourtant, beaucoup d'entre nous sont en danger. C'est navrant.

 

Qu'espérez-vous aujourd'hui ?

J'ai déposé une nouvelle demande d'admission auprès de l'ambassade d'Allemagne. J'espère pouvoir y retourner dès que possible. En Allemagne, j'ai déjà trois contrats de travail. Un chez IG Metall -le plus grand syndicat de métallurgie-, un au théâtre d'art lyrique de Munich et un autre au théâtre jeune public qui m'a offert le premier rôle dans la pièce de Fassbinder "Tous les autres s'appellent Ali" qui doit débuter en mars. Tout cela a été rendu possible uniquement parce que j'ai anticipé la deuxième vague d'expulsions. Juste avant, j'ai acheté un billet pour Kaboul. Ce n'était pas une décision de mon plein gré. Mais d'un point de vue légal, je ne pouvais plus rester en Allemagne. J'ai mis ma vie en jeu pour pouvoir revenir ensuite en Allemagne. Si la police était venue me chercher pour les premières expulsions, je n'aurais pas pu revenir en Allemagne ni voir ma compagne avant plusieurs années. Et ça, je n'aurais pas pu le supporter. Tout ce que je souhaite, c'est vivre en sécurité avec ma famille et mener à bien les projets musicaux que j'ai mis en place en Allemagne ces dernières années.

Dernière màj le 26 avril 2017