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Etat Islamique : la sainte armée des chats

Pays : Irak, Syrie

Tags : Etat Islamique, EIIL, Djihad, LOLcat

Une tartine tombe toujours du côté du beurre, il n’y a pas d’exception. Le chat retombe toujours sur ses pattes et, là-aussi, aucun humain n’a pu confirmer le contraire. Jusque-là tout va pour le mieux, on parle de lois physiques. Maintenant, essayez d’attacher cette tartine sur le dos d’un chat, lancez-le d’une hauteur importante, mais raisonnable, et observez. Ni le beurre, ni les pattes ne peuvent sombrer sur le sol, puisque tous deux doivent forcément atterrir en premier : c’est le paradoxe du chat beurré. Ce mystère -dont l’origine remonte à 1992, et dont la généalogie reste accessible grâce à l’oracle des geeks- trouve enfin son application empirique : le chat permet à l’Etat Islamique -anciennement Etat islamique en Irak et au Levant- de ne pas de se retrouver face contre terre. Cela vous semble tiré par les cheveux ? Parfait, alors continuez votre lecture, car c’est là tout le sujet de cet article : des djihadistes qui jouent aux geeks, des chats qui n’ont rien demandé à personne et une guerre, sale et inique, comme toutes les guerres.

 

Au commencement était le chat

Les chats et les geeks entretiennent une belle histoire d’amour dont on ignore le commencement et dont la conclusion se trouve en partie ici. L’engouement a atteint un point qui dépasse l’entendement, tant le chat semble avoir enterré tous ses compagnons d’arche. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas parce qu’on croise une chèvre,

 

 

un oiseau,

 

 

ou plus loin un chien,

 

 

qu’il y a une parité dans la hiérarchie de la faune d’internet. Le chat est roi, encore qu’il faille prendre cette affirmation avec des pincettes. Son sacre, le chat le doit à l'imaginaire du web qui l’a propulsé à cette place. Initié par le forum d’image 4chan, le LOLcat est devenu un mème viral, dont quelques déclinaisons sont à découvrir sur le site "I Can Has Cheezburger" ou sur Know Your Meme. La recette est simple : une image de chat et un slogan en police impact. Voici un essai personnel :

 

montage-lolcat-floute.jpg

 

Source : @ISILCats (à gauche) // AFP - Syrian Observatory For Human Rights (à droite)

 

 

C’est toujours drôle (il y a un chat) et tout le monde adore (à cause du chat).

 

Puis l’Eiil découvrit le LOLcat

Le mème est fait par les geeks pour les geeks. Drôle ou pas, certains font mouche, d'autres non. Et quand l’Eiil –ou tout au moins, la communauté qui en fait sa promotion– s’y met, on ne peut que constater que tous les codes du LOLcat sont respectés. Quelques exemples, empruntés aux comptes twitter d'Islamic State of Cat, Abu Fulan al-Muhajir, et Chechclearr, un moudjahid combattant en Syrie et très actif sur Instagram :

 

 

 

chat-djihad-4.jpg

 

A lire ailleurs :

"It's either Islamic State or the flood" : l'EI a publié "Dabiq", un magazine en ligne destiné à son lectorat anglais à l'occasion du Ramadan. A consulter dans son intégralité ici. (Source)

Des grenades, des kalachnikovs et… des chats : les moudjahidine ont donc un cœur, qui se laisse émouvoir par ces tendres boules de poils. D’ailleurs, la vie quotidienne sous l’Etat Islamique n’a rien à envier aux pays en paix. Le hashtag #mujatweet sur twitter vous en donnera un aperçu : des enfants qui rient, des banales scènes de marché et des combattants heureux, comme ce moudjahid allemand qui nous lit un poème à la gloire du djihad. La vie est belle, la vie est affligeante de normalité dans le califat de l’Etat Islamique. 

 

Pas de quoi s'affoler finalement, l’Etat Islamique n’est rien de plus qu’une équipe de foot qui ne demande qu’à être supportée. N’hésitez pas à acheter votre tee-shirt et votre figurine ISIS :

 

isis-figurine.jpg

 

 

Malheureusement, Facebook a supprimé les comptes d’achat de ces goodies, à part celui-ci.

 

L’AK 47, l'instrument du salut

On pourrait presque croire que la kalachnikov, présente dans toutes les séquences #Mujatweets, est un jouet pour chat et un accessoire indispensable de la tenue des moudjahidine. C’est surtout le symbole d’une puissance de feu et l’instrument d’une guerre, que l’Etat Islamique revendique juste et droite. 

 

En témoigne l’avalanche de vidéos de propagandes réalisées et diffusées par les agences de communication, Al-Fuqsan Media Production et l'agence Itisa. L’une des plus emblématiques est  "Clanging of the Swords IV" ("Le choc des épees IV) : un film documentaire où l’Eiil présente ses opérations en Irak. Attaques ciblées sur les soldats irakiens, civils en apparence épargnés et technologie militaire largement à niveau : voici les principaux arguments de ce film, explicités davantage dans cet article. Voici le film en intégralité, sous-titrés en anglais (attention, certaines scènes sont choquantes et la vidéo est régulièrement supprimée) :

 

preview-clanging-of-the-swords.jpg

 

 

Retrouvez sur le site jihadology.net d’autres vidéos produites par Al fuqsan Media Production, diffusant les messages de l’EI. Ici un best of des attaques de l’Etat Islamique contre des blindés irakiens et là… un montage musclé et sanglant de la bataille de Buhriz en Irak

 

L’impitoyable tendresse djihadiste

Après tout cela, on sait que : les moudjahidine de l’Etat Islamique aiment les chats, qu'ils sont avant tout humains, mais qu’ils aiment aussi montrer leurs muscles et exécuter sommairement les impies. Mais tout cela ne nous dit pas pourquoi.

 

Reprenons au commencement : le chat. Ce dernier est attachant. Il est surtout viral. Et c’est certainement la seule chose qui compte. Car il ne s’agit pas juste de communiquer auprès d’un jeune public geek, d’humaniser un groupe qui se plaît à réinstaurer la lapidation et la crucifixion ou encore de recruter en masse de nouveaux soldats à l’étranger. Tout cela est réel bien sûr, mais ce ne sont que des conséquences liées à une stratégie de communication très efficace. La quantité d’images provenant de l’Etat Islamique est impressionnante et déconcertante. Leur facilité d'accès l’est encore plus. Et malgré les fermetures répétées de comptes twitter et Facebook, toutes ces images restent accessibles. 

 

"Twitter Akbar!"

Oui, Twitter est grand, mais certainement pas omnipotent. Après les printemps arabes, le terme de "révolution 2.0" était entonné par bon nombre de médias pour désigner des jeunes connectés, qui faisaient la guerre à coup de smartphone. En oubliant qu’une balle d’AK-47 n’a aucun mal à trouer un iphone. On ne fait pas la guerre avec Twitter, on porte une voix, rien de plus. Et l’EI sait faire les deux : communiquer et exécuter en 140 signes et 140 balles.

 

Il est ironique de constater que le printemps a laissé place, en Irak et en Syrie, à un hiver djihadiste. Et que ces derniers ont une tout autre maitrise des réseaux sociaux et des stratégies de communication que les premiers révolutionnaires. Plus disparate tout en étant très structuré, l’hydre de l’EI fonctionne à plein régime et si des comptes sont régulièrement supprimés, d’autres les remplacent rapidement. Cet article vous expliquera le principe de la "Wilaya Twitter" (gouvernorat de Twitter), permettant à l’Etat Islamique de se reposer sur de nombreux fans gérant des comptes twitter. Peu importe que les administrateurs de ces comptes soient physiquement sur le champ de bataille ou non, l’essentiel est d’assurer la diffusion d’images et de messages dans différentes langues.

 

Et le beurre dans tout ça ?

L’argent du beurre, l’EI l’a sans nul doute. Il en a même amassé au point de devenir le groupe djihadiste le plus riche du monde. Le beurre, c’est cette guerre d’image(s) que l’EI semble gérer au-delà des frontières de son califat. Et comme le chat n’est pas sur le point de ne plus jamais retomber sur ses pattes, les djihadistes et la guerre continueront à léviter, indéfiniment. 

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016