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Erdoğan (re)devient le super-président de la Turquie

Pays : Turquie

Tags : Recep Tayyip Erdogan, AKP, élection présidentielle

Dimanche, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a été réélu avec 52,5% des voix après le dépouillement de plus de 99% des urnes, selon l’agence de presse étatique Anadolu. Son parti islamo-conservateur, l’AKP, et son allié ultranationaliste, le MHP, conservent leur majorité au Parlement, avec quelque 53,6% des suffrages exprimés. Mais au-delà de cette démonstration de force dès le premier tour, ce scrutin marque le passage de la Turquie d’un régime parlementaire à un régime présidentiel. ARTE Info revient sur les étapes de ce long processus de renforcement des pouvoirs du chef de l’Etat.

Avril 2018 : Erdoğan convoque des élections anticipées

Le 18 avril dernier, Recep Tayyip Erdoğan annonce des élections générales – présidentielle et législatives – pour le 24 juin, soit près d’un an et demi avant la date initialement fixée. "Les développements en Syrie et ailleurs rendent urgent le passage au nouveau système exécutif, afin de prendre des décisions fortes pour l'avenir de notre pays" et il est nécessaire de prendre des "décisions importantes" sur l’économie : telles sont les raisons officielles invoquées par le président. Erdoğan fait notamment référence à l’offensive qu’il mène contre les Kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) dans l’enclave syrienne d’Afrin et au ralentissement de l’économie. 

La Turquie est en effet en proie à une grave crise monétaire, avec une forte inflation, et le pouvoir commence à être accusé de mauvaise gestion. Avec ces élections anticipées, Recep Tayyip Erdoğan anticipe ainsi la chute de sa popularité, prend de court l’opposition - qui n’aura eu que deux mois pour faire campagne - et entérine l’entrée en vigueur du régime présidentiel pour lequel il a tant œuvré.

 

Avril 2017 : le référendum valide la nouvelle Constitution

L’autre étape-clé de ce basculement de la Turquie s’est jouée le 16 avril 2017, lors du référendum sur le renforcement des pouvoirs du président. Le "oui" l’emporte de justesse, avec un peu plus de 51% des voix. Cette étroite victoire est contestée par l'opposition. Voici les principaux points de cette réforme de la Constitution :

- Le président turc est à la fois à la tête de l’État et du gouvernement. Le poste de Premier ministre disparaît.

- Le président peut nommer ou renvoyer ministres et adjoints sans consultation préalable du parlement. Par ailleurs, il peut modeler les ministères à sa convenance et décider lui-même de l’attribution des postes de recteurs d’université.

- Le nombre de mandats du président reste limité à deux mandats de cinq ans. Une exception prévoit toutefois que le président peut se représenter, dès lors que le parlement décide d’organiser de nouvelles élections au cours de son second mandat. Les compteurs sont remis à zéro. Ainsi, Erdoğan, après une victoire électorale en 2019, entamerait son premier mandat. Si l’on tient compte de l’exception évoquée précédemment, il pourrait théoriquement rester au pouvoir jusqu’en 2034.

- Le président a un droit de veto qui lui permet d’annuler des projets de loi. Le président peut, de sa propre autorité, dissoudre le parlement. Certes, il peut lui-même être destitué, ce qui entraînerait, là aussi, la dissolution du parlement.

- Contrairement aux dispositions en vigueur jusqu’ici, le président pourra appartenir à un parti politique.

- Le chef de l'Etat a la main sur le Haut conseil des juges et des procureurs et, de fait, sur le pouvoir judiciaire.

 

Pour comprendre les enjeux de ce référendum, ARTE Info vous propose de revoir ces reportages tournés au lendemain de la victoire du "oui" :

 

 

 

Mai 2016 : Erdoğan fait lever l’immunité parlementaire des députés kurdes

Le 20 mai 2016, le Parlement turc vote la levée de l'immunité parlementaire des députés visés par des procédures judiciaires. Cette mesure, initiée par l'AKP, le parti islamo-conservateur du président Erdoğan, vise directement le parti pro-kurde HDP. Elle est une nouvelle étape vers le régime présidentiel voulu par le chef de l'Etat qui espérait, à l’époque, provoquer à terme la disparition du HDP au Parlement.

En 2018, on peut dire qu’il n’en est rien : le candidat du HDP à la présidentielle Selahattin Demirtaş a réussi à mener campagne, malgré son emprisonnement, et le parti a réussi à atteindre le seuil des 10% pour entrer au Parlement. Il fait partie de la grande coalition de l’opposition, l’une des autres  surprises du scrutin de juin 2018.

Retrouvez notre analyse publiée en mai 2016.

Dernière màj le 25 juin 2018