"Elle a consacré toute son oeuvre à affirmer la force des femmes"

Pays : France

Tags : Feminisme, Antoinette Fouque, décès

Les amies du Mouvement de libération des femmes ont annoncé hier soir, le 21 février, la mort d'Antoinette Fouque, à l'âge de 77 ans. Cette figure historique du féminisme français des années 70 avait été docteur en sciences politiques, psychanalyste, éditrice et député européen. Une vie à 1000 facettes qu'elle a consacrée à la cause des femmes. Elle avait notamment crée une maison d'édition, "Les éditions des femmes", et des librairies qui se voulaient ouvertes sur la rue pour faire connaître les créations des femmes. Michèle Idels a très bien connu Antoinette Fouque, elle a travaillé 40 ans à ses côtés. Nous l'avons interviewée sur cette femme unique et controversée.

Fanny Lépine, ARTE Journal : Qu'est-ce qu'Antoinette Fouque a apporté au mouvement féministe ?
Michèle Idels :
D'abord elle a co-fondé le Mouvement de Libération des Femmes (MLF), en octobre 1968 avec Monique Wittig et Josiane Chanel donc elle a déjà apporté ça aux femmes. Elle ne disait pas qu'elle était féministe, elle disait que toutes les femmes étaient féministes mais que, elle, n'était pas "que" féministe parce qu'elle ne voulait pas se laisser enserrer dans un isme, elle disait que tous les ismes risquaient des dérives sectaires, étaient des idéologies. C'était quelqu'un de foncièrement indépendante et libre, qui ne pouvait pas se satisfaire des ismes. Donc elle a apporté une pensée, une action, un courage. Elle a apporté de hisser ce mouvement du côté de la création plus que de la revendication, du côté de l'affirmation de la force des femmes, plus que du côté malheur des femmes dont elle s'est aussi occupée toute sa vie à travers la lutte contre les violences, qui était l'un des premiers thèmes, mais aussi dans la lutte contre toutes les injustices et toutes les discriminations.

 

D'où lui vient son engagement féministe ?
Michèle Idels :
Elle disait que quand elle était étudiante, elle n'était pas vraiment consciente de la différence des sexes et que c'est en étant enceinte de sa fille, Vincente, en 1964, qu'elle s'est rendue compte qu'il y avait quelque chose d'autre. C'était comme une nouvelle naissance psychique pour elle et elle a commmencé à comprendre et à entamer un travail sur ce que c'est qu'être une femme. Elle était dans le milieu intellectuel français post-structuraliste, qui était extrêmement misogyne. Elle considérait que c'était un milieu passionnant mais que les femmes n'y avaient aucune place. C'est donc en étant enceinte qu'elle a commencé à penser à la question de la grossesse, à ce qui faisait qu'une femme était une femme.

 

Qu'était le groupe Psychanalyse et politique qu'elle a fondé ?

Michèle Idels : Elle l'a fondé en même temps qu'elle a co-fondé le Mouvement de libération des femmes. C'était comme un groupe de recherche sur l'inconscient et l'histoire. C'était après mai 68, elle voyait que le mouvement gauchiste qui se pensait révolutionnaire était en train de s'enfoncer dans une impasse totale et risquait même de virer au terrorisme. Elle comprenait qu'il y avait dans l'engagement politique apparemment révolutionnaire des déterminations intimes et personnelles et elle voulait articuler la révolution intime à la révolution politique. Elle était elle-même psychanalyste, elle était une grande psychanalyste et plus que ça, elle a apporté une théorie de la différence des sexes, de la génitalité, qui manquait absolument et chez Freud et chez Lacan. Donc ce groupe s'est appelé Psychanalyse et politique pour lier ces deux choses, la révolution de l'intime et du politique.

 

Ensuite elle s'est engagée en politique. C'était important pour elle de passer par là ?
Michèle Idels :
Dans les premières années, nous étions avec elle très anti-parlementaire, anti-élection. En 1981, avec le MLF, elle a appelé à voter François Mitterand dès le premier tour, tout en disant qu'il n'y avait, côté coeur, pas de candidat pour les femmes. Mais elle pensait que la gauche était la mieux à même de faire avancer le droit des femmes et de fait, en terme de droits, c'est bien ce qu'il s'est passé puisque beaucoup de choses ont été acquises ces 30 dernières années.

 

En quoi certaines de ses théories ont été controversées ?
Michèle Idels :
Très vite, Monique Wittig et elle-même sont parties dans une direction très diamétralement opposée, tout en ayant travaillé ensemble pendant des années. Monique Wittig considérait, dans la foulée de Simone de Beauvoir, qu'être femme, c'était être opprimée. Et qu'il fallait se débarraser du terme même de femme. Pour elles, le terme de femme était comme un terme maudit. Alors que pour Antoinette Fouque, au contraire, si les femmes avaient été aliénées - en grande partie à cause de la procréation - il fallait libérer les femmes de l'oppression mais pas de la procréation. Donc Antoinette Fouque a été du côté, non pas de la revendication mais de l'affirmation de la force des femmes. Je ne sais pas si ses positions sont controversées, je dirais plutôt qu'elle a affirmé des choses d'une audace exceptionnelle et qui sont pionnières du côté de l'affirmation d'une libido des femmes. Pour la tendance féministe qui a créé la controverse, une femme est un homme comme un autre. Antoinette Fouque, elle, a dit : il y a deux sexes. D'ailleurs, Simone de Beauvoir a écrit "Le deuxième sexe", pour elle les femmes étaient le deuxième sexe, c'est à dire des "hommes moins " et le sexe assujetti, le deuxième. Le premier ouvrage d'Antoinette Fouque, publié chez Gallimard en 1995, s'intitulait "Il y a deux sexes", c'est à dire deux sexes, deux libidos, deux façons de vivre le monde et toute son oeuvre a été consacrée à dire ce que sont les femmes et à affirmer la force propre des femmes et leur libido propre. Evidemment, ceux et celles qui s'opposent à cette reconnaissance, ce sont attaqués à ses positions.

 

Maintenant qu'elle est morte, peut-on dire qu'une page se tourne dans la cause féministe ?
Michèle Idels :
Evidemment, elle va nous manquer beaucoup parce qu'elle avait une immense force, un immense courage, une pulsion de vie incommensurable et unique. Mais ce qu'elle nous a transmis, à nous qui avons travaillé toujours avec elle, et au-délà à toutes les femmes, nous devons absolument le maintenir vivant. C'est une question de vie pour les femmes.

 

 

Le portrait réalisé par la réalisatrice Julie Bertucelli pour la collection "Empreintes" de France 5. "Antoinette Fouque. Qu'est-ce qu'une femme ?"