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Egypte : la nouvelle loi antiterroriste s'attaque aux médias

Pays : Égypte

Tags : Abdel Fattah al-Sissi, antiterroriste, droits de l'homme

Les fastes de la cérémonie d'ouverture du nouveau canal de Suez le 6 août ne doivent pas faire oublier la dure réalité. Les droits de l'homme en Égypte traversent une période trouble, sans doute plus difficile encore que sous Moubarak, selon les spécialistes interrogés par ARTE Info. Et la nouvelle loi antiterroriste ne va rien arranger. Premiers visés par la loi : les médias et les réseaux sociaux. Il sera encore plus difficile désormais, de fournir un travail indépendant et critique.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a ratifié dimanche une loi antiterroriste, qui selon ses détracteurs, vise surtout à museler les médias ainsi que toute opposition. Un article controversé prévoit notamment une très forte amende (entre 23 000 et 58 000 euros) pour les journalistes, y compris étrangers, qui rapporteront des informations contraires aux communiqués officiels en cas d’attentat. La mesure vise aussi les réseaux sociaux. Les journalistes, comme d’autres professionnels, peuvent également être interdits d’exercer leur profession pendant un an, "s’ils violent les principes de leur profession".

 

Attaque flagrante contre la liberté d'expression

Une manière selon les défenseurs des libertés, d’intimider les médias internationaux et d’achever de museler la presse égyptienne. Certains petites publications pourraient être contraintes de fermer et d’autres médias pourraient être dissuadés à travailler de manière indépendante. Amnesty International avait qualifié dès le mois de juillet le projet de loi d’attaque flagrante contre la liberté d’expression et d’association. L’ONG qualifie d’ailleurs la politique du chef de l’état "d’encore plus répressive" que celle d’Hosni Moubarak.

 

La colère des militaires

La loi prévoit aussi la peine de mort pour les personnes coupables d’avoir créé ou financé une organisation terroriste,  et la prison pour celles coupables d’avoir promu le terrorisme. Elle protège en revanche les forces de l’ordre chargées de mettre en œuvre la nouvelle loi.

Ce nouveau dispositif est mis en place alors que les attaques contre la police et l’armée se multiplient. Des attentats commis pour la plupart par la branche égyptienne du groupe terroriste Etat islamique (EI). Le 1er juillet, une série d’attaques dans le Sinaï avait causé la mort de plusieurs dizaines de soldats selon les medias. Vingt-et-un seulement selon l’armée. Un décalage qui avait suscité la colère des militaires.

 

 

Marc Lavergne
Marc Lavergne

 

Marc Lavergne, chercheur au CNRS et membre du Groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO), nous éclaire sur le sujet : 

 

ARTE Info : Faut-il voir dans cette nouvelle loi antiterroriste une atteinte de plus en plus grande aux droits de l’homme ?

Marc Lavergne : Certainement. Il est difficile d’aller plus loin : ce qui est visé est la société politique égyptienne dans son ensemble et la capacité de la société civile à exprimer son opinion (les réseaux sociaux sont également visés, NDLR). On est dans le délit d’opinion et non plus dans le délit d’action. C’est-à-dire que tout témoignage sur les excès de la répression, comme les violences policières, sera très lourdement criminalisé. Cela ne concerne pas uniquement les journalistes.

 

La notion de terrorisme n’est pas définie précisément : elle englobe toutes les déviations, sinon déviances, et toutes les opinions dissidentes. 

Source AFP - 17/08/2015

En quoi cette loi est-elle concrètement liberticide ?

Marc Lavergne : D’une part elle criminalise tout ce qui peut être publié sur internet et qui mettrait en cause la politique du maréchal al-Sissi, à travers son appareil de sécurité. D’autre part, la notion de terrorisme n’est pas définie précisément : elle englobe toutes les déviations, sinon déviances, et toutes les opinions dissidentes. On est vraiment dans une dictature militaire qui s’assume et qui se donne comme ennemi premier non pas les Frères musulmans -dont on ne parle plus tellement après cette terrible répression qu’ils ont subi il y a deux ans-, mais bien les démocrates.

 

Est-ce finalement la liberté d’expression qui est visée ?

Marc Lavergne : C’est effectivement la liberté d’expression qui est visée. Même du temps de Moubarak, il y avait un certain respect à la fois pour l’institution judiciaire et pour la presse. On avait vu une floraison de journaux privés, de chaines de télévision privées, qui avaient un grand succès populaire et qui avaient largement augmenté la qualité de l’information et des débats. Il y avait une production de grande qualité, y compris pour les films. Et tout cela a donné à l’Égypte une sorte de leadership intellectuel dans les révolutions arabes.

 

Avec cette nouvelle loi, l’opposition mais aussi les médias -y compris internationaux- se retrouvent censurés ?

Marc Lavergne : Oui, les correspondants étrangers sont visés. On sait que certains d’entre eux ont été emprisonnés très longuement et très durement, juste pour avoir été présents lors de manifestations. Et d’avoir retransmis, que ce soit sur la chaîne Al Jazeera ou sur d’autres (voir notre interview du directeur de RSF), des témoignages qui contredisait le message officiel.

 

Actuellement, on est dans une politique liberticide qui est, selon moi, inédite en Égypte.

Marc Lavergne - 17/08/2015

La politique d’al-Sissi est donc plus répressive que celle de Moubarak ?

Marc Lavergne : Très largement. Je crois qu’on a souvent une idée un peu faussée des années du régime Moubarak. Depuis l’apparition en 2004 du mouvement Kifāya ("Ça suffit" NDLR), les attaques frontales contre le régime et ses dévoiements -comme la dénonciation de la corruption et des privatisations, etc...- étaient monnaie courante et n’étaient plus réprimées comme cela avait été le cas auparavant. Cette atmosphère de liberté a donné naissance au printemps arabe en Égypte à partir de 2012. Actuellement, on est dans une politique liberticide que, selon moi, on n’a jamais connue en Égypte. Du temps de Sadate, on s’attaquait aux Frères musulmans et aux activistes de gauche. Sous Nasser, c’était pareil. Mais il y a toujours eu des espaces de liberté chez les écrivains. Et dans la rue, qui a toujours été friande d’anecdotes très acerbes sur ses dirigeants, il y avait une vitalité de la pensée critique qui est aujourd’hui mise à l’index par le régime d’al-Sissi.

 

Cette politique est contraire au redressement de l’économie égyptienne.

Marc Lavergne - 17/08/2015

Qu’est ce qui pourrait amener le régime à faire marche arrière aujourd’hui ?

Marc Lavergne : Je suppose que cette obsession de la sécurité répond à une demande des monarchies du Golfe, qui se sentent très menacées par la contagion qui pourrait venir de l’Égypte. Les puissances occidentales adhèrent finalement à cette politique, en tendant un peu le nez, mais finalement en acceptant un moindre mal. Donc je ne crois pas qu’il y ait d’interventions décisives qui puissent être attendues. Je crois que l’échec de cette politique viendra sur le plan économique : cette politique est contraire au redressement de l’économie égyptienne, que ce soit par le retour des touristes ou des investisseurs étrangers.

 

  "La situation est pire qu’à l’époque de Moubarak"

Reporters sans frontières (RSF) dénonce l’interdiction faite aux journalistes de contredire les versions officielles lors des attentats. Annette Gerlach a recueilli les propos Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières :
"C’est une mesure totalement aberrante, despotique et orwellienne. Avec une telle loi, les Égyptiens sont entrés dans un monde où seule la vérité dans sa version officielle peut être admise. Et où la contradiction n’existe plus lorsqu'il s’agit de lutte antiterroriste. Elle impose la fidélité des journalistes et de tous ceux qui, sur les réseaux sociaux, voudraient contester des vérités officielles. Aucune alternative donc aux versions du régime d’Abdel Fattah al-Sissi lorsqu'il s’agit d’attaques ou d’attentats : c’est la récusation absolue du pluralisme.
L’information est déjà très largement contrôlée en Egypte. Ce pays a déjà au moins quinze journalistes en détention de manière totalement illégitime. Sous quel motif ? Tout simplement parce qu’ils ont fait leur métier. Exemple avec les trois photoreporters d’Al Jazeera qui attendent l’issue de leur procès reporté une dizaine de fois.
Le procès d’Al-Jazeera est un procès sous influence, reporté une dizaine de fois. C’est un procès clairement politique où l’on retient des journalistes pour faire pression sur un grand média international. Chaque jour, le pouvoir égyptien va de plus en plus loin : avec cette nouvelle loi, la pression s’exerce aussi sur les journalistes étrangers qui, en Egypte, s’aventurerait à exercer librement leur métier. Manifestement le pouvoir ne fait pas de distinction et fait preuve d’un traitement égalitaire dans l’aberration.  
Mais le procès des journalistes d’Al Jazeera est loin d’être le seul : le photojournaliste Mahmoud Abu Zeid, plus connu sous le pseudo "Shawkan", a passé 700 jours en prison pour sa couverture des manifestations pro-Morsi en août 2013. C’est intolérable de voir qu’un jeune photojournaliste est en prison depuis deux années : sa santé déjà fragile ne cesse de se détériorer et c’est l’une des plus longues détentions provisoires de l’histoire du pays.
La situation actuelle est largement pire qu’à l’époque de Moubarak."

Dernière màj le 8 décembre 2016