|

Du Moyen-Orient à l’Europe : un vaste trafic d’œuvres d’art

Pays : Allemagne

Tags : Etat Islamique, patrimoine historique, Europäische Union

Plus de 2000 sites archéologiques répertoriés en Irak sont sous le contrôle des terroristes de l’EI. Les œuvres d’art qui ne sont pas détruites au cours de saccages exhibés dans des vidéos de propagande sont vendues. Le bénéfice de la vente est la deuxième source de financement de l’EI. Elle se chiffre en milliards de dollars. Lorsque le gros des ventes est conclu dans trois pays d'Europe, le trafic prend des dimensions internationales. En Allemagne, plaque tournante où transitent les œuvres, les trafiquants agissent en toute impunité. 

Depuis la prise de Mossoul en juin dernier, le pillage du patrimoine en Irak et en Syrie s’accélère. Sur les 12.000 sites archéologiques

En savoir plus...

L'Unesco qualifie les destructions de crime contre l'humanité. Pour connaître la liste des sites dévastés par l'EI, consultez notre carte interactive

répertoriés en Irak, 2.000 sont déjà tombés aux mains des djihadistes. Parmi les dernières destructions en date figurent la bibliothèque et le musée de Mossoul, la cité de Nimroud et l’antique cité parthe de Hatra. Ancien berceau de la Mésopotamie, cette région du Moyen-Orient contient d’innombrables trésors de l’Antiquité. Les œuvres trop difficiles à transporter sont détruites, les autres alimentent un vaste trafic mondial. Le commerce illicite d’œuvres d’art est en effet le troisième grand trafic mondial et la 2ème source de revenus de l’EI après la vente de pétrole. Les sommes en jeu sont considérables. Selon les chiffres de la CIA, elles pourraient rapporter aux djihadistes 6 à 8 milliards de dollars.
 

Trafic infographie VF

 

Arthur Brand

Pour écouler les biens culturels, des processus très lents sont mis en place. Les œuvres sont d’abord stockées dans des entrepôts locaux avant d’être revendues à des acteurs intermédiaires en Turquie ou au Liban. Certaines d’entre elles n’apparaitront donc sur les marchés européens que des années plus tard, ce qui rend leur identification difficile. D’autres transitent même par des ports francs, ces zones portuaires non soumises au service des douanes, comme à Zurich ou à Dubaï. Elles obtiennent ensuite un certificat d’authenticité falsifié, ce qui permet de les diffuser sur le marché. Les trafiquants profitent des failles de la législation  et passent à travers les mailles en comptant sur  la prolifération sur internet des sites de vente en ligne ou bien sur l’apparition de nouveaux musées peu scrupuleux, notamment dans les pays du golfe. Ils empruntent un itinéraire bien huilé, dont le sillage a déjà été tracé il y a des années. ''Les trafiquants d’aujourd’hui sont très professionnels mais ils n’ont rien inventé, estime Arthur Brand, un chasseur d’œuvres d’art volées. Ils reprennent les mêmes routes que les Talibans, qui finançaient leur armée en vendant de l’héroïne aux pays étrangers pendant la guerre en Afghanistan.''

Le trafic d’art n’est pas nouveau. Il empruntait déjà les mêmes routes il y a 40 ans !

Arthur Brand - 11/03/2015

 

Les statues, tableaux et autres œuvres d’art peuvent ensuite être acheminés vers les consommateurs. Parmi les principaux pays acheteurs, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France arrivent en tête. Ces trois pays européens possèdent les ingrédients essentiels pour alimenter le trafic : la richesse, un intérêt historique pour l’art et une législation libérale. ''Il existe un lien historique puissant entre la Turquie et l’Allemagne, souligne Arthur Brand. Dans la région de Munich, de nombreux cartels turcs se sont emparés du marché. Ils acheminent les pièces directement de Turquie et les revendent aux collectionneurs. Les trafiquants savent que beaucoup d’argent est disponible en Allemagne.'' La police prend le problème à cœur mais n’est pas assez efficace. Les deux pays voisins, la France et le Royaume-Uni, arrivent juste après dans le classement.

 


L'Allemagne est l'une des plaques tournantes du vaste trafic qui met en péril le patrimoine culturel de l'ancienne Mésopotamie, notamment à cause d'une législation très coulante. Voyez ce reportage de Geraldine Schwarz au musée de  Mayence et Wiesbaden. 
 

 

Allemagne : lutte contre le trafic d'oeuvres d'art
Des moyens de lutte inefficaces

 

Selon Maamoun Abdulkarim, directeur général des antiquités et des musées de Syrie, la population en Irak se mobilise pour lutter contre la destruction du patrimoine considéré comme faisant partie de l’identité nationale. Même si la plupart des musées irakiens et syriens ont transféré leurs trésors dans des entrepôts sécurisés, de nombreuses œuvres tombent encore aux mains des djihadistes. Le directeur attire l’attention sur la nécessaire intervention de l’aide internationale et l’urgence d’une meilleure coopération entre les différents acteurs internationaux. Des organismes comme l'Unesco, Interpol, l'Organisation mondiale des douanes, l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (l’Ocbc) et le Conseil international des musées (Icom) se sont unis pour mettre en commun leurs moyens d’action. Sans application concrête dans chaque Etat, ces mesures restent lettre morte. 

 

Au bout de la chaîne, ce sont les acheteurs qui sont les véritables coupables.

Arthur Brand - 11/03/2015

Ainsi, à la suite de l’Unesco, qui a adopté à l’automne dernier une résolution sur la protection du patrimoine en Irak, le conseil de sécurité de l’Onu a adopté une résolution le 12 février 2015 pour ''asphyxier financièrement les groupes djihadistes" en empêchant le trafic d’œuvres d’art et la vente de pétrole. Il étend à la Syrie l'interdiction de faire commerce de biens culturels volés, qui s'appliquait déjà à l'Irak. En 2003, le Conseil de sécurité des Nations unies avait en effet déjà adopté une résolution interdisant toute sortie de bien culturel d'Irak, après le pillage du musée de Bagdad.

 

De son côté, Interpol dresse sur son site internet une liste des œuvres volées répertoriées. L’Icom diffuse des circulaires à l’ensemble des musées pour alerter en cas d’œuvres recherchées. Mais les démarches sont longues et les réseaux de trafiquants ont plusieurs longueurs d’avance. Pour Arthur Brand, le problème vient du manque d’intérêt de la part des autorités qui ne légifèrent pas assez. En Allemagne, une loi est actuellement discutée. Elle pourrait interdire la vente des antiquités dépourvues de certificat d’origine authentique. Car au bout de la chaîne, ce sont bien les collectionneurs et les musées qui sont visés. Trop avides d’obtenir de nouveaux objets d’art, ils ne vérifient pas l’origine exacte de ceux-ci et font confiance aux antiquaires et maisons de vente aux enchères, eux-mêmes soucieux de faire face à la concurrence. Pour Arthur Brand, "les véritables coupables sont les acheteurs".

 

Dernière màj le 8 décembre 2016