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Donald Trump va-t-il dévaster l’économie américaine ?

Pays : États-Unis

Tags : Donald Trump, économie, fiscalité

Du libre-échange au protectionnisme : les Etats-Unis subissent un changement de cap économique radical avec Donald Trump. "America First" est son credo qu’il compte réaliser à coups d’annonces et de mesures choc comme sa taxe sur l’importation ou sa baisse du taux de l’impôt sur les sociétés. Donald Trump pousse les Etats-Unis vers l’isolement économique : quel impact cette politique va-t-elle avoir à terme sur l’économie américaine ? Va-t-il déclencher une tempête des marchés financiers et faire sombrer son pays dans la crise ? ARTE Info répond à ces questions avec l’analyse de deux économistes.

Le "Made in America" semble convaincre à court terme…

Dans son premier discours en tant que président des Etats-Unis, le 20 janvier 2017, Donald Trump a promis d’être le plus "grand créateur d'emplois que Dieu ait jamais créé". La recette pour parvenir à ses fins ? "L’Amérique d’abord !" Ce slogan se traduit dans les actes par un protectionnisme qui ne fait pas dans la dentelle : diminution des impôts sur les sociétés, lourde taxation des importations -jusqu’à 45%-, investissement massif dans les infrastructures et une politique d’immigration restrictive. Avec son tact habituel, il n'hésite pas à interpeller les grands industriels américains : 

"General Motors envoie des modèles de Chevy Cruze fabriqués au Mexique aux vendeurs de voitures américains sans payer de taxes. Fabriquez aux Etats-Unis ou payez des grosses taxes frontalières !" — Donald J. Trump 

 

Et cela semble porter, à très court terme, ses fruits :

"Merci à Ford d'avoir abandonné la construction d’une nouvelle usine au Mexique, pour créer 700 nouveaux emplois aux Etats-Unis. C’est juste le début - bien plus va suivre." — Donald J. Trump 

 

Ford a donc délaissé son projet de construction d’usine au Mexique pour le Michigan. Il faut dire que Trump a agité le bon bâton -une taxe de 35% pour les produits américains fabriqués au Mexique- et la carotte idéale -un taux d’impôts des sociétés qui passe de 35% à 15%- pour convaincre le constructeur automobile. 

 

Mais risque de se retourner contre Donald Trump

Ajoutons à cela que les marchés financiers se portent très bien après l’élection de Trump malgré les sombres prévisions. Les créations d’emploi dépassent toutes les prévisions et le taux de chômage est au plus bas (4,8%). Comment la situation pourrait-elle s’inverser ? 

La société d'analyse économique Analystics Moody’s répond à cette question avec son étude sur les conséquences du protectionnisme de Trump : "À la fin de sa présidence, il y aura près de 3,5 millions d'emplois en moins. Le taux de chômage grimpera au moins à 7%. Pendant le mandat de Donald Trump, le revenu des ménages américains va stagner sous le poids de l’inflation. Le prix des actions et la valeur des logements vont diminuer".

 

Cette politique orientée sur l’efficacité à court terme est extrêmement risquée.

Prof. Dr. Henning Vöpel - 14/02/2017

Le prix à payer du protectionnisme façon Trump 

La politique économique de Donald Trump ne va plus être efficace à moyen terme. Pire : elle va être contreproductive, voire dévastatrice pour les Etats-Unis. C’est en tout cas la conclusion de l’analyse du Prof. Dr. Henning Vöpel, directeur de l’Institut de recherche économique de Hambourg : "un tel programme économique va mener à une augmentation de l’inflation, qui va contraindre la banque centrale américaine (FED) à augmenter rapidement les taux d’intérêts et aboutir à une réévaluation du dollar. Bref : cette politique orientée sur l’efficacité à court terme est extrêmement risquée." L’économie américaine et les ménages américains ne sortiront pas indemnes du mandat de Donald Trump : si la hausse des taux est une bonne nouvelle pour les épargnants, elle l’est beaucoup moins pour les emprunteurs. Même si les Américains ont réduit leur dépendance aux crédits, ils accumulent encore aujourd’hui 12 290 milliards d’euros d’endettement, un chiffre vertigineux. La hausse des taux d’intérêt risque avant tout d’entraîner une baisse du pouvoir d'achat de la majorité des Américains qui se relèvent à peine de la crise des subprimes de 2007.

 

Le dollar pourrait même perdre son rôle de monnaie de réserve internationale.

Professeur Henning Vöpel - 14/02/2017

Le spectre de la banqueroute 

Mais la conséquence la plus dévastatrice du protectionnisme serait une "crise du dollar, aboutissant à la fuite des capitaux des Etats-Unis", selon le professeur Henning Vöpel. "Le dollar pourrait même perdre son rôle de monnaie de réserve internationale" et le soutien de ses créanciers étrangers. Ce serait la punition la plus dommageable, infligée à "l’America First", prônée par Donald Trump. 

A partir de là, les dominos tomberaient les uns après les autres. Car les Etats-Unis détiennent une abyssale dette publique extérieure -part de la dette détenue par des non-Américains- : 7 300 milliards de dollars. "Ce pays est le plus grand débiteur du monde. Concrètement, cela signifie qu’ils sont dépendants des investisseurs étrangers qui financent le déficit de la balance commerciale". Les Etats-Unis restent actuellement un pays attractif pour les investisseurs à cause du dollar, qui est la monnaie d’échange mondiale dominante : "Si la confiance dans le dollar est perdue, les investisseurs vont retirer leurs capitaux et ne seront plus disposés à financer le déficit américain parce qu’ils n’ont pas confiance dans la politique économique de Donald Trump".

Si la confiance dans le dollar est perdue, les investisseurs vont retirer leurs capitaux.

Professeur Henning Vöpel  14/02/2017

Dans ce scénario catastrophe décrit par le professeur Henning Vöpel, l’issue pour les Etats-Unis est sans appel : "il se peut que l’énorme dette extérieure des Etats-Unis ne soit plus remboursée par les capitaux étrangers et que de tout cela résulte une crise du dollar."  Résultat : l’économie américaine sortirait du mandat de Trump en miettes.

 

Le risque très limité d’un désastre économique

Ce scénario n’est pas "imminent, mais le risque existe bel et bien" selon le professeur Henning Vöpel. Jusqu’à quel point ? Pour pouvoir estimer les chances d’aboutir à la chute économique des Etats-Unis, ARTE Info a consulté le professeur Gabriel Felbermayr, directeur de l’institut de recherche économique de Munich (Ifo). S’il n’exclut pas un tel enchaînement, il rappelle quatre arguments de taille qui pourraient l’empêcher :

1 - Si Donald Trump est souvent raillé pour son art de la provocation et ses phrases percutantes, il a une qualité qu’on ne peut pas lui refuser : le talent des affaires. "Il comprend que certains principes de base ont une importance cruciale. Si les Etats-Unis font banqueroute et ne sont plus solvables, il aura échoué à tenir ses promesses électorales. America First sera tout bonnement un échec. Voilà pourquoi Donald Trump fera tout pour ne pas mettre en péril la solvabilité du pays". 

2 - Comme Henning Vöpel, le professeur Gabriel Felbermayr reconnaît que la politique de Donald Trump va forcément augmenter les taux d’intérêts, parce qu’il "veut mettre en œuvre de grands projets d’infrastructures et lancer la plus importante réforme fiscale depuis Ronald Reagan de 1986". Mais cela ne signifie pas pour autant que les "Etats-Unis vont emprunter à des taux plus élevés. Si le rendement devient plus confortable, les investisseurs accepteront de prendre plus de risques. Ce sera le prix d’un endettement plus élevé". Bref, "les États-Unis continueront d'avoir une bonne cote de crédit malgré l'augmentation de la dette". Il y a forcément des limites à ne pas dépasser, mais "ces limites seront respectées par le processus politique" suppose Gabriel Felbermayr.

Le dollar n’est pas prêt de descendre de son piédestal. Il reste la première monnaie de réserve et de transaction dans le monde. "Ce serait différent si l'euro était une alternative crédible au dollar. Mais il y a trop d’incertitudes sur l’avenir de la zone euro."

Contre toute attente, les marchés boursiers ont réagi très positivement à la victoire de Trump. Les importantes baisses d'impôts, les dépenses budgétaires massives et l’allègement de la réglementation vont aussi permettre de relancer la croissance. Une enquête de Reuters annonce une hausse de 4% de la croissance.

 

En fin de compte, tout cela va aboutir à des prix plus élevés pour les consommateurs et à une augmentation des coûts de production pour les entreprises.

Professeur Gabriel Felbermayr- 14/02/2017

Un avenir incertain pour les Américains

Gabriel Felbermayr tempère le scénario d’Henning Vöpel, mais les deux professeurs s’accordent sur une chose : les choix économiques de Donald Trump vont laisser des stigmates et frapper les moins riches. Selon Gabriel Felbermayr, le président fait fausse route avec sa politique restrictive en matière d’immigration : "l’idée que les Mexicains volent des emplois aux Américains est fondamentalement erronée. En les renvoyant dans leur pays, ils vont laisser un vide sur le marché du travail. Les salaires vont augmenter. Beaucoup trouveront que leur jardinier, leur femme de ménage et les employés dans les restaurants sont devenus trop chers. En fin de compte, tout cela va aboutir à des prix plus élevés pour les consommateurs et à une augmentation des coûts de production pour les entreprises." Au final, ce sont les revenus les plus modestes –la base de l’électorat de Donald Trump- qui subiront ces choix.

Il en va de même pour les mesures protectionnistes que le nouveau gouvernement met en place : quelle sera la réponse du Mexique, de la Chine ou de l’Europe ? Que va-t-il se passer si ces pays décident de répondre à Donald Trump en mettant en place des tarifs protecteurs ? Certes, le pays produira et consommera essentiellement du "made in America", mais "les entreprises doivent dans le même temps anticiper une baisse des exportations", qui implique une perte sévère d’emplois. Pour le moment, c’est le statu quo : "les entreprises suspendent leurs décisions d’investissement et attendent", souligne Gabriel Felbermayr, car l’idée que "le protectionnisme puisse devenir un obstacle dans le commerce international est présente" dans tous les esprits.

Dernière màj le 18 février 2018