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Djihadistes européens : moins de prison, plus de prévention

Pays : France

Tags : Djihad, Radicalisation

Ils seraient 25 000 à combattre aux côtés de l’Etat islamique, selon les Nations unies.  "Ils", ce sont les djihadistes étrangers, qui ne cessent de grossir les rangs de l’organisation terroriste en Irak et en Syrie. Des ressortissants issus de 100 pays différents, soit la moitié des Etats de la planète. En Europe, la France s’affiche comme le principal pays pourvoyeur de combattants. Et contrairement à ses voisins danois ou anglais, les structures de prévention, pour éviter les départs ou gérer les retours des djihadistes "repentis" sont quasi inexistantes. Une commission d’enquête sur la surveillance des filières et des individus djihadistes rend aujourd’hui son rapport après 6 mois de mission.

Sécurité ou prévention : l’hésitation française

Des imams contre le discours de Daech

​En novembre 2014, le gouvernement britannique a renforcé son dispositif de lutte antiterroriste. Les personnes suspectées de velléités djihadistes en Irak et en Syrie peuvent ainsi voir leur passeport confisqué par les douanes, pour un délai maximum de 30 jours, afin de les empêcher de quitter le pays. Un programme nommé "Prevent" prévoit pour les djihadistes revenant sur le sol britannique un passage obligatoire par des centres de déradicalisation. A l'image de la Quilliam Foundation, qui intervient dans les écoles ou les prisons, en recourant aux témoignages de combattants "repentis" et aux discours d’imams prônant un islam modéré. 

Des alertes lancées "dès 2012" et un retard "de trois ans en matière antiterroriste" : la commission d’enquête parlementaire, présidée par le député UMP Eric Ciotti, dresse un constat sévère. Alors qu’une réunion de la coalition internationale contre l’Etat islamique se tient ce mardi à Paris, cette commission créée en décembre dernier rend ses premières pistes de travail. Un nouveau dossier, qui pourrait se perdre dans la pile des mesures annoncées dans la foulée des attentats contre Charlie Hebdo. Mais si le rapport rédigé par le socialiste Patrick Mennuci propose de renforcer le contrôle aux frontières et la coopération entre les différents services de renseignement, ses pistes en matière de lutte contre la radicalisation font figure de nouveauté, en mettant l’accent sur la prévention. Du moins, pour la France.  

Un vide français qui profite à certaines associations

Selon un bilan daté du 19 mai, 457 Français sont actuellement en Syrie. 213 personnes seraient, elles, déjà rentrées en France. Plus inquiétant encore : les services de renseignement évaluent à 521 le nombre de Français tentés par un départ pour le djihad. Pourtant, à part un numéro vert destiné aux familles inquiètes de voir leurs enfants se radicaliser, aucune structure de prévention n’est mise en place par l’Etat français. Alors, ce sont les associations qui prennent la relève, comme le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) géré par Dounia Bouzar, ou la Maison de la prévention et de la famille, présidée par Sonia Imloul, et qui collabore régulièrement avec la Préfecture de police de Paris. Deux structures aux méthodes différentes et parfois controversées.

 

Retisser le lien familial

​Pour Guido Steinberg, chercheur à l’Institut allemand des questions internationales et de sécurité, "ces jeunes sont séduits par une vision romantique de la guerre et par des discours politisés sur la situation en Syrie. Beaucoup d’entre eux recherchent un sens à donner à leur vie et souhaitent avoir le sentiment d’être quelqu’un de spécial". Le programme de déradicalisation allemand Hayat tente alors de recréer un lien entre les candidats au départ et leur famille. Daniel Köhler, directeur de l’ONG, insiste : ces interventions doivent être volontaires, et non obligatoires. "Le but est de ralentir, arrêter et inverser le processus de radicalisation en retissant le lien familial puis en fournissant un soutien médical, psychologique ou des services sociaux aux jihadistes."

Expérimentations dans les prisons

Pour l’heure, seules deux structures ont été missionnées par le gouvernement français pour lutter contre la radicalisation, en milieu carcéral. L’Association française des victimes du terrorisme et l’Association dialogues citoyens interviennent ainsi dans les prisons de l’Hexagone, considérées comme des points de départs de nombreux parcours de radicalisation. Si le rapport de cette commission d’enquête tend à relativiser cet aspect, il souligne néanmoins que "la quasi-totalité de ceux qui ont commis des actes violents au nom du djihad" avaient un passé de délinquant, à l’image de Mohammed Merah ou des frères Kouachi. Récemment, le premier ministre Manuel Valls a également évoqué de nouvelles mesures sur ce sujet : isoler les détenus radicalisés, ou encore embaucher davantage d’aumôniers musulmans.

Le modèle danois ?

Pour combler le retard français en matière de suivi des aspirants au djihad, le gouvernement a annoncé en avril dernier la création, d’ici à fin 2015, d’un centre destiné à prendre en charge les Français de retour d’Irak ou de Syrie. Une annonce saluée par la commission d’enquête qui souhaiterait cependant que ce suivi soit obligatoire, et non basé sur la bonne volonté des djihadistes "repentis". Dans son rapport, Patrick Mennucci recommande également de s’inspirer du modèle danois, basé sur la mise en place de référents pour chaque jeune ayant quitté les camps de l’Etat islamique. Du suivi thérapeutique, pour gérer les syndromes de stress post-traumatique, à l’accompagnement professionnel pour retrouver un emploi, le Danemark fait figure de modèle dans les méthodes de déradicalisation européenne. La France, quant à elle, n’en est encore qu’à formuler des promesses.   

 

Dernière màj le 8 décembre 2016