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Deux ans après - l'esprit de Gezi toujours vivant ?

Pays : Turquie

Tags : Gezi-Park, Istanbul, Demonstration, Erdogan

En 2013, des milliers de personnes manifestaient sur la place Taksim contre différentes causes et contestent le gouvernement turc. La situation a-t-elle changé depuis ? L'esprit de contestation est-il encore présent dans la population ?

Il y a deux ans, le mécontentement à l’encontre du gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan avait poussé des milliers de personnes à se rassembler dans le parc Gezi, au centre d’Istanbul. Le 31 mai 2015, l'air n'est plus le même et le lieu pourtant si emblématique reste calme et silencieux.

Des policiers ont barré l’accès au parc et à la place Taksim demeure sous haute surveillance. Quelques centaines de personnes venues pour commémorer le mouvement de Gezi se retrouvent bloquées dans l’avenue Istiklal (fr. avenue de l’indépendance) qui mène à la place. Avec des œillets rouges et des photos, ils sont venus rendre hommage à ceux qui ont été tués lors des manifestations. Plusieurs centaines de personnes se sont réunies dans le parc Abbasağa, dans le quartier Beşiktaş. Ci-dessous, une grande affiche montre les images de l'époque.

 

Birkan Isin dans l'avenue Istiklal. Photo : Sebastian Castelier

En 2015, la mémoire du mouvement de contestation reste présente dans la société turque : chacun se souvient des confrontations violentes avec les forces de sécurité, de la mort de Berkin Elvan, un garçon de 15 ans blessé dans les émeutes, mais aussi du sentiment de solidarité et d’unité dans lequel ils se sont rassemblés.

"Nous étions tous unis : kurdes, nationalistes, gens de gauche ou de droite, peu importe. Le 31 mai 2013 nous étions tous Gezi", se souvient Birkan Isin, 42 ans. Depuis le début, cet avocat participe à chaque manifestation.  Quand le gouvernement avait annoncé en 2011 la destruction du parc pour faire place à un centre commercial, il a soutenu les groupes "Plateforme Taksim" et "Taksim Solidarity", rassemblant des signatures pour la protection de cet espace vert. 
Au printemps 2013, il a fondé "l’Association pour la protection et l’embellissement du parc Gezi", organisant des expositions, des concerts, des projections de films ou des fêtes dans le parc. "Selon le gouvernement, personne ne se rendait dans ce parc. On voulait démontrer que ce n’était pas vrai, lutter contre la destruction des espaces verts et contre la gentrification de la ville", se souvient-il.

 

Birkan Isin avec sa fille dans le Parc Gezi. Photo : Sebastian Castelier

 

Lorsque les forces de sécurité font usage de bulldozer, de gaz lacrymogène et de canons à eau pour disperser les manifestants, la lutte pour le parc se transforme en un mouvement national contre le gouvernement.

"Les actions de la police à Gezi ont mis le feu aux poudres. Partout en Turquie, les gens montaient sur les barricades pour défendre leur liberté", se souvient Kadir Keles, 26 ans. Mais ce qui apparaissait comme le début d’un "printemps turc" s'est estompé au cours des mois qui ont suivi. Aujourd'hui comme avant, la majorité des Turcs sont derrière Recep Tayyip Erdoğan.  C’est avec la majorité absolue qu'il est élu président le 14 août 2014. Son élection lui a permis de censurer tout examen juridique et soupçon de corruption à son encontre, et de continuer ses travaux de construction géants pour le pays. Il construit son siège à la fin du mois d’octobre en plein milieu d’une réserve naturelle, contre l’avis de la Justice. L’accès aux réseaux sociaux tels que Twitter ou Facebook est régulièrement bloqué, l’AKP durcit le ton en matière de cyberlibertés. De plus, les autorités sont de moins en moins tolérantes depuis les manifestations de Gezi, bouclant sans détour l’accès à la place Taksim. 
Ces actions sont motivées par la peur, estiment les anciens manifestants. Mais la brutalité des forces de sécurité a-t-elle aussi intimidé le mouvement de contestation ? Birkan Isin n'en est pas convaincu : "Le peuple s’est rendu compte de sa force, on a vu ce qu’on est capable de faire ensemble. Nous devons nous servir de l’esprit de Gezi pour nos projets à venir."

 

"Nous devons faire sortir les gens dans la rue. Une révolution ne se fait pas de chez soi", Birkan Isin. Photo : Sebastian Castelier

 


Le 7 juin, la Turquie doit élire un nouveau parlement. Le parti gagnant sera très probablement le parti islamo-conservateur AKP de Erdogan. Mais le parti pro-kurde HDP pourrait passer la barre des 10% et obtenir des sièges au parlement. Cela pourrait empêcher Erdogan d'obtenir les deux tiers des votes, majorité nécessaire pour changer la constitution et doter la Turquie d'un régime présidentiel.
Selon Nurcan Gundogan et Mustafa Arslantunali, qui ont aussi participé au mouvement de Gezi, un tel score pour le HDP aurait été impossible avant les manifestations. "Gezi a contribué à ouvrir les esprits. Cette meilleure acceptation de la différence a aussi donné une meilleure place aux Kurdes dans l’esprit de nombreuses personnes."
De son côté, Kadir est moins optimiste : "A l’époque, je pensais que le mouvement pourrait renforcer la solidarité entre les différents groupes d’opposition. Mais aujourd’hui je n’ai pas cette impression. Les médias nationalistes continuent de semer la haine entre les différents groupes", déplore l’étudiant. "Mais l’attitude des gens a changé. Ils s’engagent politiquement, suivent l’actualité et sont actifs sur Twitter et Facebook. A mon avis, l’avenir de notre pays dépendra de la façon dont la population arrivera à se servir des médias sociaux pour leurs causes."

Comment ceux qui ont occupé le parc Gezi, voient-ils le mouvement de contestation deux ans après ? Et quels changements a-t-il entrainé dans la société ? Reportage photo. 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016