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Des zones de transit qui bloquent la grande coalition

Pays : Allemagne

Tags : SPD, CDU, Zone de transit, Réfugiés

Dimanche 1er novembre, les trois partis de la coalition au pouvoir (la CDU d’Angela Merkel, la CSU et le SPD) ont tenté de résoudre leurs divergences sur la question des réfugiés. Sans succès. Au cœur du blocage : les "zones de transit" que veulent imposer la CDU et la CSU.

"Einreisezentren" vs. "Transitzonen". Comprenez : "centres d’enregistrement" contre "zone de transit". Chipotage sémantique ? Les mots fixent les choses et le choix d’un mot plutôt que d’un autre n’est jamais anodin. Cette nuance fait actuellement débat en Allemagne : la CDU et son allié bavarois CSU préconisent des zones de transit. Le SPD est contre et propose des centres d’enregistrement. ARTE Info vous explique ce qui se cache derrière ces mots, qui ont un impact direct sur la gestion de l’afflux des réfugiés.

Le saviez-vous ?

Des zones de transit existent déjà dans les aéroports. Angela Merkel, sous la pression de la CSU, envisage d’étendre ce principe à toutes les frontières terrestres du pays. 

Il y a peu, la CSU et la CDU se sont entendus sur la création de "zones de transit". Pour être plus juste : Angela Merkel a entendu les critiques de la CSU, qui avait menacé de saisir la justice allemande, si Berlin ne limitait pas l’arrivée des migrants. Résultat : les migrants resteront bloqués à la frontière jusqu’à ce qu’ils soient enregistrés. L’objectif principal étant de pouvoir refouler les réfugiés dits "économiques" avant même qu’ils aient pu poser un pied sur le sol allemand. En d’autres termes : bienvenue en Allemagne, si vous en avez le droit. Et seulement, au mieux, après une période d’attente de quarante-huit heures minimum.

Zones de transit = centres de détention

Pour Florian Pronold, vice-président du groupe SPD au Bundestag, "personne à la CSU n’est en mesure d’expliquer comment faire fonctionner une zone de transit". L’argument de la formation bavaroise, soutenant que ce système a déjà fait ses preuves dans les aéroports, ne tient pas debout pour le SPD : étendre ce principe des "zones de transit" à toutes les frontières terrestres du pays ne peut être sans conséquence sur les conditions d’accueil des réfugiés, économiques ou non. Les aéroports gèrent une vingtaine de personnes par semaine, "comment l’administration parviendra-t-elle à gérer deux mille arrivées par jour dans les zones de transit ?", résume Jürgen Dupper, maire social-démocrate de Passau, en Bavière.

Le saviez-vous ?

Pourquoi la Bavière et la CSU ont-ils tant de poids dans ces négociations ? D’abord parce que ce Land est en première ligne pour accueillir les nouveaux arrivants qui se massent à sa frontière avec l'Autriche. Cela depuis plusieurs mois. Ensuite parce que Angela Merkel a perdu le soutien du parti bavarois conservateur. La position commune actuelle de la CDU et de la CSU permet d’afficher une unité mise à mal ces derniers temps

Des zones forcément engorgées

C’est bien le problème pour le SPD : les "zones de transit" ne pourront pas à elles seules juguler le flux de réfugiés. Le processus est administrativement lourd et le risque d’obtenir des "zones de détention immenses, ingérables sur le plan organisationnel" est inévitable selon Sigmar Gabriel, vice-chancelier. Une position partagée par le principal syndicat de police en Allemagne (le GdP) : "Concentrer autant de personnes dans des camps est très compliqué à organiser et à gérer". On parle ici de 4000 kilomètres de frontières à surveiller, ce qui lui fait craindre une augmentation des passages frontaliers illégaux. (Voir ici le communiqué du GdP).

Et rien ne peut confirmer l’efficacité dissuasive des zones de transit. Au contraire : au deuxième trimestre 2015, 44% des demandeurs d’asile dans l’Union européenne viennent de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et du Pakistan. Et seulement 10% d’Albanie ou de Serbie : une faible proportion donc de réfugiés économiques, non éligibles au statut de demandeurs d’asile. La volonté d’adopter une politique dissuasive à la question des réfugiés est vaine. Un article du quotidien Die Welt résume bien cette situation en une question : "Comment décourager les Afghans ou les Syriens, alors que ce sont les Albanais qui se font expulser sans ménagement ?" En Allemagne, 52% des demandes d’asile viennent de Syrie, 11% d’Afghanistan et 11% d’Irak. "L’effet dissuasif" est donc très limité. 

Centres d’accueil décentralisés = conditions plus humaines ?

Le SPD propose alors une alternative : la création de centres d’accueil décentralisés en Allemagne, où les réfugiés doivent s’enregistrer. Les réfugiés qui ne suivraient pas cette procédure s’exposeraient à une réduction des aides et à des difficultés dans leur demande d’asile. Ceux qui ne sont pas éligibles au droit d’asile seront expulsés. Pour la CDU, cette proposition est un tour de passe-passe, un "petit jeu de tactique politicienne" : selon Gerda Hasselfeld, présidente du parti bavarois au Bundestag, il s’agit pour le SPD "de rendre tabou les zones de transit, pour vendre des centres d’inscription comme une idée fulgurante".

La frontière entre la proposition de la CSU/CDU et celle du SPD est en effet ténue et tient à peu de choses : gérer l’enregistrement des réfugiés dans des centres frontaliers ou dans des centres disséminés sur le territoire allemand. Rien ne prouve que les centres d’accueil du SPD ne deviennent pas eux-mêmes des "zones de transit" engorgées. Ces mots renvoient pourtant à des réalités différentes et à des conséquences pour les réfugiés bien différentes.

 

D’autres mots qui ont fait débat

L’ampleur de la "crise des réfugiés" a suscité de nombreux glissement de mots. L’usage de telle ou telle expression catégorise ces personnes qui fuient leur pays. En France, la dernière question linguistique qui a fait débat était celle-ci : doit-on dire "migrant" ou "réfugié" ? Le premier terme suggère le déplacement sans motivation explicite d’une personne ; le second terme insiste sur le fait que ces personnes fuient un lieu et cherchent un refuge. 

 

Réfugiés ou clandestins ? - Désintox - ARTE

Ces mots ne sont pas anodins, ils reflètent la perception des médias et de la sphère politique sur une situation. Il n’y a pas si longtemps, juste avant l’afflux massifs des Syriens, Erythréens et Soudanais, on ne parlait pas de migrants. Et à peine de "réfugiés". Le mot "clandestin" suffisait à désigner ces personnes. Avec ce mot, pas d’action de migrer, pas de recherche de refuge, mais une manière de mettre l’accent sur l’illégalité de ces personnes. Aujourd’hui, la polémique en France s’est tarie et chacun de ces termes renvoie à une définition précise. 

Cette problématique n’est pas franco-française : en décembre 2014, le parlement britannique a appelé à ne plus parler "d’illegal immigrants" - immigrants illégaux -, mais "d’irregular migrants" - des migrants irréguliers. Un choix de mots qui veut éviter toutes connotations négatives.

Dernière màj le 8 décembre 2016