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Des migrants jettent l'ancre au Parlement européen

Pays : France

Tags : union européenne, Immigration, méditerranée

Mission : alerter sur les naufrages en Méditerranée. Ce mercredi à Strasbourg, une quinzaine de migrants ont symboliquement traversé la rivière qui sépare le bâtiment de la Cour européenne des droits de l’homme du Parlement européen.

À bord d’un petit canoë, une quinzaine d’anciens migrants s'apprêtent à rejoindre le Parlement européen pour simuler une traversée de la Méditerranée. Ces hommes, femmes et enfants viennent de Somalie, de Libye et de Tunisie. Tous ont fui leur pays pour rejoindre l’Europe. Aujourd’hui, ils ont tenu à être présents pour montrer leur désaccord avec l’immobilisme européen. "Three, two, one, go !" Le bateau peut démarrer.

Parmi les manifestants, Mohamed, un Somalien. Vêtu de son gilet de sauvetage, il raconte les difficultés qu’il a endurées avant de pouvoir rejoindre l’Europe. "J’ai mis un an et demi pour venir ici", raconte-t-il, le regard perçant. À 16 ans, il fuit la guerre qui sévit dans son pays et doit quitter sa famille : "Dans mon pays, on ne peut pas vivre ! C’est la guerre, et il n’y a pas de travail, pas d’éducation." Pour rejoindre l’Europe, il a traversé de nombreux pays. D’abord l’Éthiopie, puis le Soudan, le déser du Sahara, la Libye, l’Italie puis l’Allemagne. "Au Sahara, j’ai manqué d’eau pendant cinq jours", lance-t-il, la voix dure. "J’ai risqué ma vie à de nombreuses reprises !" Pour lui, il était donc naturel de rejoindre la manifestation.

"Nous condamnons l’Europe forteresse"

Trois question à José Bové, député européen des Verts

Pourquoi avez-vous tenu à participer à cette manifestation ?
C’est avant tout la réalité du terrain. Ce qui se passe sous nos yeux est un réel scandale. C’est plus que de l’indécence. Il me paraît nécessaire de faire prendre conscience de cette réalité, pays par pays.

L’Europe est-elle responsable ?
Non, l’Europe n’est pas responsable. C’est le manque d’Europe qui l’est. L’Europe est un assemblement d’égoïsmes nationaux, il y a un manque de solidarité. Actuellement, sur notre continent, les pays qui accueillent le plus de réfugiés sont ceux qui sont les plus en difficultés : la Grèce et l’Italie. À d’autres endroits de la planète, cela ne pose pas tant de problème : au Liban ou en Jordanie, les réfugiés représentent entre 10 et 25% de la population. En France, ça serait moins de 1%.

Pourquoi les gouvernements n’agissent-ils pas ?
Le gouvernement français fait l’amalgame entre réfugiés et migrants. Cette confusion donne l’impression que la France accueille beaucoup de monde, et cela fait le jeu de l’extrême droite. Mais il y a, dans toute l’Europe, un climat de xénophobie et de montée des populismes où les étrangers sont montrés du doigt. Et cela gangrène la politique.

Aux côtés du jeune homme, Ali Ahmad crie dans un mégaphone. "Nous nous battrons pour nos droits !" Ancien réfugié, il est aujourd’hui membre de l’association "Lampedusa ist überall" ("Lampedusa est partout !"). Pour lui, l’Otan et l’Europe sont responsables de la situation dans laquelle se trouvent les migrants. "Le NATO (OTAN en anglais, ndlr), ça veut plutôt dire North Atlantic Terrorist Organization", lance-t-il ironiquement. "L’Europe et l’Otan se cachent derrière des volontés démocratiques. Mais en fait, ils ne veulent que le pétrole. Il y a une forme d’ingérence de l’Europe." Les autres manifestants partagent cet avis. Tonio Gomez, qui a regardé le petit canoë démarrer, est membre du Nouveau parti anticapitaliste et est venu apporter son soutien aux migrants."Ces gens fuient la guerre que les Occidentaux ont provoquée ! On a apporté la misère et le chaos dans ces pays." Il conclut : "Nous condamnons l’Europe forteresse."

Tonio se dit contre les quotas qui ont été au cœur des discussions européennes, ces dernières semaines. "Ce sont des êtres humains. On ne peut pas compter comme cela." La politique européenne actuelle ne le satisfait pas : "Les gouvernements européens manquent de volonté. La liberté de circulation des capitaux, ça ne gêne pas, bizarrement !" La députée européenne Karima Delli partage également ce point de vue. Mme Delli est originaire de Calais : "Je travaille depuis toujours sur la question des migrants." Pour l'élue verte, une volonté européenne ne peut apparaître sans volonté nationale. Et en la matière, le gouvernement français est en partie responsable. "Ils ont peur de la montée des populismes. Pourtant, le peuple français est un peuple humaniste !"

"Notre action est avant tout symbolique"

Pour Isabelle Müller, il était important de participer à cette manifestation. Elle fait partie du collectif "D’ailleurs nous sommes d’ici" et a aidé à organiser cette traversée de l’Ill. "Une petite conférence est prévue à l’extérieur. Mais rien ne se fera à l’intérieur du Parlement", déplore-t-elle. "On nous a dit qu’aucune salle n’était disponible", lance-t-elle, l’air dubitatif. "Mais s’ils avaient voulu, ils auraient pu !"

Cette courte traversée de l’Ill était, pour les manifestants, une manière d’amorcer le dialogue avec le Parlement. "Notre action est avant tout symbolique. On a préparé un texte qu’on va donner aux parlementaires." Mais seule une petite dizaine d’eurodéputés ont participé à la manifestation, parmi lesquels un Espagnol de Podemos et un Grec de Syriza. Aujourd’hui encore, l’Europe était absente…

Dernière màj le 8 décembre 2016