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Demandeurs d'asile, bienvenue chez nous

Pays : France

Tags : Lille, Rail, Réfugiés, migrants

Depuis quatre ans, l'association RAIL (Réseau d'accueil d'immigrés à Lille) a créé et développé un réseau de familles et de communautés qui permet à des demandeurs d'asile d'être soutenus et temporairement hébergés à leur arrivée en France. 

 

Demandeurs d'asile, bienvenue chez nous

Selon Elisabeth Fichez, vice-présidente et coordinatrice de l'association, l'afflux de migrants observé ces derniers mois en Europe a provoqué un véritable ''tsunami humanitaire''. Entretien :

 

On a eu une trentaine de propositions en l'espace de quinze jours-trois semaines alors qu'habituellement nous ne recevons que trois ou quatre propositions par an.

Elisabeth Fichez

ARTE Journal : Depuis le mois de septembre votre association a été submergée de propositions de particuliers et de familles prêts à accueillir chez eux des réfugiés et des demandeurs d'asile. Comment avez-vous réagi face à cet élan de générosité ?

 

Elisabeth Fichez : La charité immédiate peut faire beaucoup de dégâts. C'est quelque chose qui ne se pense pas uniquement avec son cœur mais avec sa tête aussi. L'accueil en famille, tel que nous le pratiquons, est pensé et se fait dans un cadre très organisé.

On a eu une trentaine de propositions en l'espace de quinze jours-trois semaines alors qu'habituellement nous ne recevons que trois ou quatre propositions par an. On ne pouvait plus suivre le processus ordinaire qui consiste à aller rencontrer et rendre visite aux familles. Donc on a décidé de faire deux réunions d'information collectives à la CIMADE. Nous avons convié des familles qui avaient déjà hébergé et on a expliqué ce qu'est notre association, son but, à savoir celle de l'hébergement et les critères que nous avons définis pour ceux qui veulent suivre cette démarche : ne pas prendre la place de l'Etat, c'est-à-dire laisser les demandeurs d'asile dans leur parcours de demandeur d'asile, une durée d'accueil limitée dans chaque famille parce ce qu'il est important pour chaque famille de savoir combien de temps elle va être engagée. Un mois pas plus, et s'il y a besoin on change de famille.

Les gens qui ont déjà hébergé ont aussi concrètement expliqué ''qu'est-ce-que ça fait d'avoir un demandeur d'asile à la maison ?''. A partir de là, certains se sont rendus compte des décalages qu'il pouvait y avoir entre ce qu'ils imaginaient et la réalité. Il y a par exemple eu des gens qui disaient ''je veux une famille syrienne si possible, et peut-être chrétienne''. On a expliqué que chez nous [à l'association RAIL] c'est sans condition de nationalité, de religion et de pays d'origine. (...) A la fin de la réunion, on a dit à chacun ''vous réfléchissez et vous nous dites si vous avez envie de continuer à vous engager avec nous et on donnera priorité à ceux qui, d'ici Noël, peuvent éventuellement prendre quelqu'un chez eux''.

 

Est-ce que n'importe qui, n'importe quelle famille est à-même d'héberger un demandeur d'asile ?

Elisabeth Fichez : On ne fait pas passer de test ! A priori avec toute famille qui se propose, on engage un processus de discussion en leur disant ''on va venir vous voir chez vous et on passera le temps qu'il faut pour répondre à vos questions, voir la place dont vous disposez''. Puis on demande ''êtes-vous prêt pour une première expérience ?''. Certains nous disent ''ah un mois ça va peut-être me paraître trop long, je préfèrerais commencer par quinze jours''. Ils savent qu'on va être en contact avec eux, que s'il y a le moindre problème, ils peuvent nous appeler. Et puis au bout des 15 jours, on fait le bilan et la famille dit si ça a été une expérience concluante ou non. Je ne me souviens pas qu'il y en ait eu de mauvaise !

 

L'idée c'est qu'on apprend en faisant et en étant accompagné par nous. Il y a aussi le réseau des familles, quand on s'engage on n'est pas seul. Ainsi, deux fois par an, on organise une réunion générale des hébergeurs, des accompagnateurs, on échange sur les expériences, par petits groupes ou tous ensemble. On fait parfois venir des intervenants. On a par exemple eu une psychologue qui est venue réfléchir avec nous sur ''qu'est-ce-que ça peut poser comme problème la relation avec ces étrangers dans les familles ? Avec vos propres enfants ? Avec vos voisins ? Ou même entre vous, dans le couple ?''. On a aussi fait venir un médecin de l'association Médecins solidarité Lille qui a répondu à beaucoup de questions sur les pathologies. Les personnes accueillies ne se sentent pas forcément très bien, ce sont des gens qui ont subi des traumatismes, qui ont des maux de tête, parfois très repliés sur eux-mêmes...  

 

C'est une sorte d'autoformation collective, qui jusqu'à présent a toujours très bien marché car progressive. Le défi, en ce moment, c'est que l'on garde cette qualité-là d'apprentissage ensemble malgré un nombre qui a doublé en un mois. Heureusement qu'on avait quatre années d'expérience derrière nous.

 

Nous, nous intervenons à la marge avec les moyens dont on dispose. Ce qu'on fait est de l'ordre du qualitatif, on ne fera jamais dans le quantitatif.

Elisabeth Fichez

Puisque le nombre de familles prêtes à héberger a explosé, et le nombre de demandeurs d'asile a lui aussi beaucoup augmenté, pourquoi ne pas élargir votre structure ?

Elisabeth Fichez : On ne fait pas plus parce que l'on ne veut pas faire plus ! Celui qui devrait faire plus, c'est l'Etat, ce n'est pas nous. Notre idée force c'est que c'est l'Etat qui est responsable de leur hébergement. Nous, nous intervenons à la marge avec les moyens dont on dispose. Ce qu'on fait est de l'ordre du qualitatif, on ne fera jamais dans le quantitatif. On est deux coordinatrices à gérer les accueils et on a déjà bien du mal à tenir par rapport à ce doublement. L'une et l'autre on connaît chaque famille, chaque personne hébergée et nous faisons en sorte que ces relations que l'on souhaite les meilleurs possible puissent bien s'installer. Si nous étions plus nombreux, on pense qu'on n'aurait pas la même connaissance de notre réseau de familles et ce serait au détriment de ce qu'on essaie de faire pour que ça réussisse.

 

Quels sont les profils des gens que vous accueillez ?

Elisabeth Fichez : Ce sont à égalité des hommes ou des femmes, en moyenne entre 20 et 25 ans sauf quelques mères de famille, accompagnées de leur enfant, qui sont un peu plus âgées, 30-35 ans ou quelques Syriens plus âgés aussi. On est en lien avec les structures d'accueil de jour telle que AIDA  et qui nous connaissent bien. Quand ils se rendent compte que quelqu'un est en difficulté, notamment des jeunes femmes, ils nous appellent. On a très fréquemment des profils de gens en grande difficulté.

 

Pourquoi limiter la durée du séjour en famille à un mois ?

Elisabeth Fichez : Ce que l'on explique aux personne que l'on accueille, c'est que même en venant chez nous, elles ne quittent pas leur parcours de demandeur d'asile et doivent se conformer au processus défini par la loi française. Pour un moment, elles ont besoin de nous et on leur tend la main. Si demain, on les appelle pour leur proposer une place dans un foyer de demandeur d'asile, notre règle c'est qu'elles doivent partir. Et si elles ont envie de rester en contact avec leur famille d'accueil, elles peuvent le faire bien entendu. 

Le principe c'est qu'on ne remet personne dehors. On n'a pas été les chercher dehors pour les y remettre. D'ailleurs, les familles ne supporteraient pas ça. Si nous leur disions à la fin du mois chez vous ''il retourne dehors'', ce ne serait pas supportable, pas humain. Quand la personne doit quitter la famille au bout d'un mois pour aller dans une autre, on prépare cette transition.

 

Ce sont des gens fragiles qu'il faut aider à devenir autonome dans leur propre parcours.

Elisabeth Fichez

 

Mais pour des gens qui sont déracinés et qui se trouvent dans des situations si éprouvantes, ne serait-ce pas plus facile de rester dans une même famille en attendant d'obtenir une place en foyer ?

Elisabeth Fichez : Ce sont des gens fragiles qu'il faut aider à devenir autonome dans leur propre parcours. Ça paraît dur de dire cela mais [en restant plus longtemps dans une même famille] il y a un risque qu'ils se deresponsabilisent par rapport à leur réalité. A partir du moment où quelqu'un vit quelque part et se dit ''ça y est, c'est bon, j'ai posé mes valises, je suis dans ma famille'', il va le vivre comme ça dans sa tête et là, la suite va être extrêmement difficile. Nous, nous sommes là sur le bord du chemin, pour faire un bout de parcours avec eux. 

 

Les rares fois où l'on a dérogé à cette règle, ça n'a pas fonctionné parce que la personnne s'est imaginée qu'elle avait trouvé une famille qui allait tout faire pour elle et la protéger. La famille devenait comme toute-puissante.

 

Par ailleurs, au bout d'un moment, ils ont envie d'être autonome, d'avoir la clef d'un endroit. Cet endroit c'est un UDA ou un CADA , où ils ont une chambre à eux et où ils peuvent se sentir plus libres. Même si c'est beaucoup moins bien d'un point de vue confort, ils ont quelque part en France, un endroit où c'est chez eux et pas chez quelqu'un. Notre rôle consiste justement à les aider dans ce processus et à le vivre le moins mal possible. Et après, en cas de coup dur, ils peuvent toujours nous appeler, venir nous voir et on en parle ensemble.

 

Quel est le sens politique de ce que vous faites ? Peut-on dire que votre association mène une action militante ?

Elisabeth Fichez : Le militantisme n'est pas du tout l'état d'esprit de notre action et je pense que si certaines familles viennent à nous, c'est justement parce qu'elles ne nous perçoivent pas comme un mouvement militant ou politique.

 

Ce que l'on fait, c'est de montrer que des citoyens français - c'est ainsi que nous nous considérons, nous sommes non confessionnels – disent ''ces étrangers sont bienvenus chez nous. S'ils le souhaitent, s'ils en connaissent et en acceptent les règles, on est prêts à les aider à s'intégrer dans notre société''. Aujourd'hui, au niveau politique, tout le monde ne dit pas cela. Nous, on ne fait pas que le dire, on le met en pratique d'une façon qui demande une réelle implication : ouvrir sa porte et prendre dans sa maison quelqu'un qu'on ne connaît pas. C'est un autre monde qui entre chez soi.

Dernière màj le 8 décembre 2016