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Dans les banlieues françaises, "tout est fait pour que les habitants ne puissent pas s’organiser"

Pays : France, États-Unis

Tags : Banlieues, Los Angeles, Emeutes

29 avril - 5 mai 1992. Six jours d'émeutes urbaines frappent Los Angeles après qu'un jury a acquitté quatre officiers de police accusés d'avoir passé à tabac un automobiliste noir américain, Rodney King. Plusieurs centaines d'habitants, principalement des jeunes afro-américains et des latinos, pillent, incendient et tuent.

27 octobre - 17 novembre 2005. Trois semaines d'émeutes urbaines éclatent en France suite à la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans l'enceinte d'un poste électrique à Clichy-sous-Bois, alors qu'ils cherchaient à échapper à un contrôle de police. Plusieurs centaines de jeunes de banlieues incendient et affrontent les forces de l'ordre.

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"Los Angeles, de l’émeute à l’auto-organisation des quartiers populaires", de Julien Talpin, dans la revue "Mouvements" (septembre 2015)

Los Angeles - banlieues françaises : treize ans d'intervalle, neuf mille kilomètres de distance, un point commun - l'expression par la violence d'un profond sentiment d'injustice - mais plusieurs réponses politiques. Et force est de constater qu'entre la France et les Etats-Unis, celles-ci divergent. Chercheur en sciences politiques au CNRS, Julien Talpin analyse pour ARTE Info comment les quartiers populaires de la Cité des Anges sont passés de la violence à l'action collective. Et explique pourquoi ces organisations communautaires peinent à percer dans les banlieues françaises.

 

ARTE Info : Mardi 26 octobre, le gouvernement a confirmé toute une série de mesures pour combattre "l'apartheid social, territorial et ethnique" qui règne dans les banlieues populaires françaises : combattre la discrimination à l’embauche avec une campagne de testing, équiper les forces de l’ordre de caméras piétons ou obliger les communes récalcitrantes à tenir leurs obligations en matière de logements sociaux. Ces mesures vous semblent-elles adaptées ?

Julien Talpin, chercheur en sciences politiques au CNRS

Julien Talpin : Je dirais qu'elles vont dans le bon sens mais qu’elles arrivent très tard. Suite aux émeutes de 2005, la réponse principale des pouvoirs publics a été d'investir massivement pour rénover le bâti, plus que d'investir dans des mesures sociales ou associatives. Si on prend le cas de la discrimination à l’embauche, le CV anonyme a été abandonné il y a quelques mois. En France, la politique contre les discriminations reste balbutiante, voire inexistante. Alors même que ce qui a déclenché les émeutes de 2005 est ce très fort sentiment d’injustice sociale et ethnique parmi les populations des quartiers populaires.

Treize années plus tôt, en 1992, Los Angeles a connu les émeutes les plus violentes de l’histoire de l’Amérique contemporaine. Comment est-elle devenue, comme vous l'affirmez, "la plus pacifiée des grandes métropoles américaines" ?

Entre les émeutes de Los Angeles et les émeutes françaises de 2005, la grande différence réside dans ce qui a été fait de l’argent. Aux Etats-Unis, on a surtout investi dans des associations au sein des quartiers populaires. Je ne dis pas que la solution passe uniquement par l’auto-organisation, mais permettre aux habitants de s’allier pour répondre à leur sentiment d'impuissance face aux problèmes qui s’abattent sur eux apparaît comme un moyen d'action relativement intéressant.

"A rebours du discours sur le communautarisme américain, les gens ont commencé à travailler ensemble alors que ce n’était pas le cas jusqu’alors"

 

Les émeutes avaient une dimension d’affrontements entre les noirs, les latinos et la communauté asiatique. Suite à cela, des coalitions interraciales se sont créées : à rebours du discours sur le communautarisme américain, les gens ont commencé à travailler ensemble alors que ce n’était pas le cas jusqu’alors.

Quelle organisation communautaire a, entre autres, fleuri suite aux émeutes de Los Angeles ?

La "Community coalition", une alliance d'habitants d'origines raciales et sociales diverses, s'était par exemple donné pour objectif de lutter contre les liquor stores, ces épiceries et débits de boissons nombreux dans les ghettos urbains, transformés peu à peu en espaces où s'agrégeaient les trafiquants. Les activistes de la "Community coalition" ont organisé des réunions publiques pour inciter la municipalité à fermer ces commerces, sources selon eux des problèmes. Pourtant, cette organisation n’avait pas prévu, au départ, de travailler sur les liquor stores mais sur les immeubles abandonnés où les gens venaient acheter et consommer de la drogue.

"En consultant la base, la campagne de la "Community coalition" a évolué et a permis de pacifier le quartier"

 

En faisant du porte-à-porte et en demandant aux habitants quelle serait la première chose à faire pour améliorer la situation dans le quartier suite aux émeutes, il est ressorti que les immeubles squattés étaient un problème en soi, mais pas la priorité des priorités - contrairement aux liquor stores. En consultant la base, l’objectif de la campagne de la "Community coalition" a ainsi évolué et a permis de pacifier le quartier sur lequel elle intervenait. "Notre seul pouvoir, c’est le nombre", disent souvent ses membres.

Existe-t-il, en France, des équivalents à ce "community organizing" américain ?

Certaines expériences sont en train d’être importées, renouvelant un peu les pratiques du monde associatif à partir de ce modèle-là. Créé en 2010 en réaction aux émeutes, le collectif "Stop le contrôle au faciès" demande par exemple l'établissement d’un récépissé lors des contrôles effectués par les forces de l'ordre. Ses militants se sont inspirés des méthodes américaines, en allant recueillir les avis et mobiliser les gens des quartiers sur cette question. Suite à la revendication du collectif, le candidat François Hollande s’était d'ailleurs engagé à instaurer ce récépissé. Depuis, le président recule sur sa promesse alors que c’est une procédure facile à mettre en place et que c’est, de plus, une source de tensions et d’incompréhension dans les quartiers. On constate donc quelques évolutions dans la vie associative des quartiers populaires, mais cela reste extrêmement difficile.

Pourquoi est-ce si difficile ?

"Si on ne permet pas ce genre d’organisation collective dans les quartiers, l'expression politique se fera soit par la violence, soit par une forme de repli identitaire"

 

Pour ne prendre qu'un exemple : suite au rapport Bacqué/Mechmache sur la réforme de la politique de la ville, qui encourageait à la création de formes d’auto-organisation pour répondre aux sentiments de discriminations et d’injustice, la coordination des quartiers populaires "Pas sans nous" a vu le jour. Les associations rassemblées dans cette structure n’ont de cesse de dénoncer les difficultés financières et matérielles pour se structurer. D’un côté, les pouvoirs publics déplorent le manque d’implication des habitants des banlieues populaires mais dans le même temps, tout est fait pour qu’ils ne puissent pas s’organiser. Le risque est que si on ne permet pas à ces organisations d'éclore, l'expression politique se fera soit par la violence, soit par une forme de repli identitaire. Entre ces deux écueils, il me semble que la structuration d’une parole collective forte dans ces quartiers est une alternative indispensable.

Comment y remédier ?

"La création d’un 'fonds d’interpellation citoyenne' permettrait l’émergence de formes de participation moins dépendantes des pouvoirs locaux."

 

Une des mesures à prendre serait de transformer le mode de financement de la vie associative qui est, aujourd'hui, extrêmement dépendante des pouvoirs locaux. Dès que des habitants s’organisent pour porter une parole collective dans les quartiers populaires, ils sont souvent vus d’un mauvais œil par la municipalité : comme un contrepouvoir critique, qui va venir titiller les élus. On va donc retirer le local qui avait été attribué, couper les subventions... et empêcher ainsi l'existence pérenne de ce genre d’actions collectives. La création d’un "fonds d’interpellation citoyenne", sorte de fondation publique nationale qui financerait ces initiatives, permettrait l’émergence de formes de participation plus autonomes, moins dépendantes des pouvoirs locaux.