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"Dans cette période irrationnelle, tout est possible"

Pays : Grèce

Tags : Grexit, Crise grecque, Zone euro

Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles pour Libération et réalisateur de plusieurs documentaires dont "Grèce, année zéro", décrypte pour ARTE les enjeux de l'actuelle discussion sur un Grexit. 

ARTE Thema : un accord entre la Grèce, la zone euro et le FMI est-il encore possible ? 

Athènes n’a pas pour objectif d’abandonner la monnaie unique, tout simplement parce que le peuple grec n’a pas élu Syriza pour cela. 

 

Jean Quatremer : La Grèce est persuadée que jamais la zone euro ne prendra le risque de la laisser revenir à la drachme, car l’irréversibilité de la monnaie unique serait remise en cause ce qui nuirait à la stabilité de l’ensemble de la zone. Les marchés financiers se demanderaient en permanence quel serait le prochain pays à sortir, et exigeraient en conséquence des primes de risque importantes des Etats jugés les plus fragiles, ce qui les fragiliseraient encore plus. C’est la stratégie du faible (la Grèce ne pèse que 2 % du PIB de la zone) au fort. La Grèce joue là-dessus pour contraindre ses partenaires à accepter un accord qui lui soit le plus favorable possible.

Car Athènes n’a pas pour objectif d’abandonner la monnaie unique, tout simplement parce que le peuple grec n’a pas élu Syriza pour cela. Les sondages montrent que 75 à 80 % des Grecs veulent rester dans la zone euro. Tsipras sait donc qu’il payerait politiquement le prix d’une sortie, même accidentelleDonc un accord reste possible. Cela étant, Tsipras a sous-estimé l’agacement de plus en plus grand de ses interlocuteurs face à ses louvoiements. Un certain nombre de pays sont prêts à prendre le risque d’un Grexit parce qu’ils pensent que la zone euro de 2015 est infiniment plus solide que la zone euro de 2010. 

 

Ont-ils raison ?

Jean Quatremer : Depuis 2010, la zone euro a créé le mécanisme européen de stabilité (MES), doté d’une capacité d’emprunt de 750 milliard d’euros afin de venir en aide aux pays attaqués par les marchés, elle a lancé l’Union bancaire, renforcé sa gouvernance économique. Surtout, la Banque centrale européenne s’est dotée d’instruments qui lui permettent d’intervenir massivement sur le marché des obligations souveraines (programme OMT, Quantitative Easing). Mais il faut faire très attention parce qu’on ne peut jamais savoir comment les marchés vont réagir. En 2008 on disait que la banque Lehmann Brother n’était pas une banque systémique et on a vu les conséquences de son effondrement…

 

Un dérapage est possible. Attachez vos ceintures !

 

Donc l’Europe ne prendra pas le risque d’un Grexit ?

Jean Quatremer : J’étais certain ils y a encore quelques semaines qu’on ne prendrait pas le risque d’un Grexit. Aujourd’hui j’en suis un peu moins sûr parce que l’agacement n’a jamais été aussi fort. Comme me le disait un négociateur européen : "Jamais la parole grecque n’a valu un AAA. Mais  aujourd’hui elle est proche d’une obligation pourrie". On est entré dans une période irrationnelle, un dérapage est donc possible. Attachez vos ceintures !

 

Un Grexit pourrait-il  entraîner l’effondrement de la zone euro voire de l’UE ?

Jean Quatremer : Je ne pense pas que l’UE s’effondrera, mais il est possible que la zone euro soit extrêmement fragilisée, ce qui pourrait conduire à terme à sa disparition. En Allemagne, certains pensent au contraire que faire de la Grèce un exemple permettrait de la renforcer en envoyant un avertissement clair aux mauvais élèves que leur comportement pourra leur valoir une expulsion… Mais c’est un pari risqué qui ne se vérifiera qu’à moyen terme. Dans l’immédiat, si les marchés réagissent mal, cela remettra en question la reprise économique fragile que nous connaissons non seulement au niveau de la zone euro mais au niveau mondial. D’où l’inquiétude de plus en plus grande de nos grands partenaires, comme les Etats-Unis ou la Chine. 

 

S’il y a une volonté politique, on arrivera toujours à trouver les moyens techniques pour retarder l’échéance du 30 juin.

 

Est-ce qu’il y a d’autres scénarios possibles si on ne trouve pas d’accord le 30 juin ?

Jean Quatremer : On pourrait imaginer une prolongation des négociations. S’il y a une volonté politique, on arrivera toujours à trouver les moyens techniques pour retarder l’échéance du 30 juin. Je rappelle que le non-remboursement au FMI n’équivaut pas un défaut de paiement, puisqu’il s’agit d’un prêt bilatéral. Celui-ci sera seulement constaté le 16 juillet, si la Grèce ne rembourse pas les obligations rachetées sur le marché secondaire que détient la BCE.  Et encore je pense qu’il doit exister des moyens pour que même à ce moment-là le défaut de paiement ne soit pas constaté, ce qui permettrait de gagner encore quelques semaines de négociations.

Il faut aussi voir qu’en réalité les marges qui nous séparent d’un accord sont très étroites. On parle de 1 à 2 milliards d’euros qu’il faut encore trouver dans le budget grec pour arriver à un accord. Ce n’est pas très compliqué. Le problème est que, désormais, on achoppe sur des questions de principe : le FMI veut couper dans les retraites, ce que refuse le gouvernement grec. Un peu plus de temps permettrait donc peut-être d’y arriver. Cela permettrait aussi à Tsipras de montrer à son aile gauche qu’il a résisté jusqu’au bout et qu’il a obtenu le maximum de ses créanciers. 

 

Nous, les créanciers, ne sommes plus d’accords entre nous.

 

Vous avez écrit récemment que le FMI devait quitter la table des négociations, pourquoi ?

Jean Quatremer : La zone euro est un projet qui va au-delà de l’économie et du financier : c’est un projet d’intégration politique. Le FMI n’a pas du tout cette préoccupation en tête :  lorsqu’il intervient, son but est de redresser les finances publiques d’un pays en lui prêtant de l’argent pour continuer à fonctionner le temps que ses comptes soient purgés. Pour ce faire, il impose des coupes budgétaires et une restructuration de la dette. Il est totalement indifférent aux aspects politiques. Pour les européens, le souci principal est de garder la Grèce dans la zone euro, même si cela coûte de l’argent ou si les réformes ne vont pas aussi loin que cela serait nécessaire. Entre l’Europe et le FMI les objectifs sont incompatibles. Je ne dis pas que nous avons raison et le FMI tort, mais je pense que le FMI et la zone euro ne peuvent pas travailler ensemble, ce qui explique en grande partie le blocage des  négociations. Nous, les créanciers, ne sommes plus d’accord entre nous : c’est vrai du FMI, mais c’est aussi vrai des Etats membres de la zone euro. 

 

Quelles sont les positions des autres acteurs ?

La chancelière estime qu’il y a un risque d’éclatement de la zone euro, risque qu’elle ne veut pas prendre. 

 

Jean Quatremer : Si la France veut absolument maintenir la Grèce dans la zone euro, en Allemagne tout le monde n’en est pas persuadé : certains, comme le ministre des finances Wolfgang Schäuble, estiment qu’il faut corriger l’erreur faite en 2000, lorsqu’on a laissé entrer la Grèce dans la zone euro, en la faisant sortir. La chancelière par contre estime qu’il y a un risque d’éclatement de la zone euro, risque qu’elle ne veut pas prendre. Sans compter que la sortie de la Grèce entraînerait une crise humanitaire extrêmement grave dans ce pays. Elle sait qu’on ne manquerait pas d’accuser l’Allemagne d’avoir provoqué une crise sans précédent. Diplomatiquement et politiquement c’est quelque chose que la chancelière ne peut pas assumer au regard de l’histoire  de son pays.

La BCE sait elle aussi qu’elle a fait une erreur, mais elle estime que c’est aux politiques de la réparer. Draghi a répété récemment qu’il revient aux états membres de décider ce qu’ils veulent faire de la Grèce. Et il a raison,  parce que si le président de la BCE se mettait à faire de la politique, en coupant l’approvisionnement des banques grecques en euros, par exemple, on le lui reprocherait. La Commission quant à elle, essaie de maintenir à tout prix l’intégrité de la zone euro. Elle tente de proposer des solutions acceptables même si sa patience est actuellement passablement mise à l’épreuve par Tsipras. Bref, tout le monde tire à hu et à dia, ce qui ne facilite pas une sortie de crise.

 

Pour en savoir plus: Le blog de Jean Quatremer "Coulisses de Bruxelles"

Dernière màj le 8 décembre 2016