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Crise des éleveurs : pourquoi les Allemands s’en sortent-ils mieux que les Français ?

Pays : France

Tags : agriculture

Presque partout en France, les barrages des agriculteurs sont levés. Même si le plan a minima proposé mercredi par le gouvernement ne les a pas vraiment convaincus. Les éleveurs continuent de réclamer une revalorisation des prix de leur production. Ils réclament aussi un changement dans la politique agricole française pour pouvoir lutter à armes égales contre leurs concurrents, allemands notamment. Explications.

Depuis 2007, les exportations agroalimentaires de l’Allemagne ont dépassé les exportations françaises. En y regardant de plus près, on constate que la place de l’Allemagne dans l’agriculture européenne a progressé (voir notre graphique ci-dessous), notamment dans le porc et le lait. Deux domaines où la France n’a fait que se stabiliser (le lait), voire a diminué sa production (le porc). Concernant le bœuf, si la production de l’Allemagne stagne, celle de la France a, là encore, diminué. Pourquoi ?

Des fermes de trois mille vaches

En Allemagne, tout est fait pour pousser les agriculteurs à exporter. 25% du chiffre d’affaires du secteur vient de l’exportation. En France, jusqu’à présent, les aides visaient plutôt à préserver l’emploi. La taille des exploitations, à défaut de promouvoir le bien-être des animaux, est également un élément moteur de la production allemande : les fermes accueillant plus de mille vaches par exemple, sont nombreuses en Allemagne - elles atteignent parfois trois mille bêtes - et quasi inexistantes en France. L’Hexagone rechigne à industrialiser sa production, d’où l’absence d’économies d’échelle.

Par ailleurs, la diversification de l’activité, entreprise en Allemagne depuis une dizaine d’années, permet aux exploitants de compenser les variations des cours liés à la qualité des récoltes et de multiplier les sources de subventions.

Un salaire horaire de 20 euros

Si on ajoute à cela les "emplois détachés", qui permettent aux éleveurs allemands d’embaucher des Polonais ou des Roumains, auxquels sont appliqués les taux de prestations sociales de leur pays d’origine, les éleveurs français ont de quoi s’inquiéter pour leur gamelle. Surtout dans un secteur comme la viande, où le travail peut représenter 60% des coûts de production. Selon Xavier Beulin, président de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles, "un salaire horaire en France dans un abattoir coûte 20 euros contre 14 en Allemagne !"

Le succès a aussi ses revers : en janvier de cette année, entre vingt-cinq et cinquante mille personnes manifestaient à Berlin contre l’industrialisation de l’élevage, contre les OGM et pour une nourriture de meilleure qualité…

 

Trois questions à Gilles Becker

Gilles Becker élève des vaches à Schalbach en Moselle, près de la frontière allemande. Secrétaire général de la FDSEA 57, il est aussi président de l’abattoir de Sarrebourg et premier vice-président de la coopérative laitière Unicolait.

"Avec les contraintes environnementales et sociales, faire une production mondiale, ce n’est pas possible"

ARTE Info : Pourquoi les éleveurs allemands s’en sortent-ils mieux que les éleveurs français ?

Gilles Becker : Il y a aujourd’hui une disparité entre nos deux types d’agriculture. Au niveau social pour commencer. Il y a un écart qui est de l’ordre de 30% en termes de coût de la main d’œuvre.

Malgré l’instauration d’un salaire minimum en Allemagne ?

Oui, toujours. Ensuite il a y un contexte de coopération, à travers les coopératives agricoles, qu’il n’y a pas en France. Les coopératives en Allemagne ont conservé toute leur objectivité : elles ont été créées par des agriculteurs, pour servir l’agriculture et redistribuer un maximum de marge. Ce qui n’est pas tout à fait le cas en France. En Allemagne, elles sont d’ailleurs toujours dirigées par des agriculteurs. Il y a une bien meilleure transparence en termes de partage des dividendes. Idem pour la transformation. En France, les transformateurs trouvent toujours une excuse pour garder des marges.

En quoi la politique agricole allemande est-elle différente de la politique française ?

"Demain, la rentabilité de l’agriculture passera par la taille."

Gilles Becker - 23/07/2015

Prenez pour exemple le choc provoqué par la ferme des mille vaches au sein de la population. Pourtant, on sait que demain, la rentabilité de l’agriculture passera par la taille. Ce n’est pas une utopie. Qu’il y ait des exploitations biologiques ou de terroir, très bien. Mais la rentabilité de l’agriculture va quand même passer par la taille, par le nombre de litre de lait ou de kilo de viande produit par main-d’œuvre. Les exploitations allemandes sont plus performantes que les françaises et sont mieux préparées à cette liberté de marché. C’est une des principales causes de cette disparité. Et la grande distribution en Allemagne est toujours prête à discuter. De manière générale, l’Allemand, quand il y a un problème, il discute. Il trouve un compromis et il avance. En France, la grande distribution rejette la faute au transformateur qui accuse la grande distribution. On est obligé de nommer un médiateur pour que tout le monde puisse discuter !

Comment faire pour que cela change ? La diversification des activités est-elle une piste ?

En Allemagne, soit les exploitations sont modernes et importantes, soit elles ont une double activité. Pour moi, c’est ce modèle qu’il faut suivre. Développer la double activité dans les territoires qui ne permettent pas de grandes exploitations, mais spécialiser les exploitations sur les territoires de taille plus confortables. On veut nous souffler un vent de libéralisme en nous disant de produire à bas coût, et en même temps les Européens souhaitent avoir un cadre de vie très environnemental, très protégé, pas forcément compatible avec le libéralisme. Aujourd’hui, avec les contraintes environnementales, les contraintes sociales, faire une production mondiale, ce n’est pas possible. Pour rendre les deux compatibles, il faut qu’il y ait un soutien sociétal. 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016