|

COP21 : le retrait des Etats-Unis a-t-il refroidi la lutte contre le changement climatique ?

Pays : États-Unis

Tags : changement climatique, cop21, Donald Trump

Donald Trump vient d'annoncer qu'il allait taxer l'acier et l'aluminium importés dans son pays depuis l'Union européenne. Une décision qui isole un peu plus les Etats-Unis sur la scène internationale, un an jour pour jour après l'annonce de son retrait de l’accord de Paris sur le climat, le 1er juin 2017. Ce texte "désavantage les Etats-Unis", s'emportait alors le président, qui ne veut "rien qui puisse se mettre en travers" de son action pour redresser l’économie américaine. Sa décision a fait l’effet d’une douche froide pour les défenseurs de cet accord historique, qui vise à limiter le réchauffement climatique. Un an après, quelles en sont les conséquences ? Réponse avec trois acteurs de la lutte pour la protection du climat.

LES CONSEQUENCES
  • Une forte dynamique au niveau national

Un accord historique

L'accord de Paris, conclu le 12 décembre 2015 lors de la COP21, propose de limiter "l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et [de poursuivre] l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels" et a fixé un objectif de "zéro émissions nettes" (c’est-à-dire que les émissions s’équilibrent avec les absorptions dans des puits de gaz à effet de serre) d’ici la moitié du siècle. 176 signataires du texte sur 197 l’ont ratifié à ce jour.

Au niveau national, la décision de Donald Trump a suscité une levée de boucliers pour la défense du climat, venue de toutes parts, avec la volonté de contenir les effets de sa politique. Plusieurs grands Etats, comme la Californie et New York, ont lancé une "alliance pour le climat", avec pour objectif de tenir la baisse de 26 à 28% d’émissions de gaz à effet de serre en 2025 par rapport à 2005, qu’avait promise Barack Obama.

Des villes, comme Pittsburg, ont elles aussi pris position et annoncé qu’elles appliqueraient l’accord de Paris. Le secteur privé s’est lui aussi fortement mobilisé, avec l’initiative "We are still in" ("nous en faisons toujours partie"), qui rassemble aujourd’hui plus de 2 500 membres, selon son site web.

Donald Trump s’est également lancé dans une vaste entreprise de déconstruction de la politique environnementale de son prédécesseur, rappelle Lucile Dufour, responsable des négociations internationales et développement à Réseau action climat. "Ce qui s’est passé depuis un an, c’est que ce détricotage-là s’est amplifié. Ca veut dire qu’on a repris des projets de pipeline, d’oléoduc, on a complètement démantelé le plan Obama qui permettait de fermer progressivement les centrales à charbon et puis on a considérablement coupé les budgets environnementaux. Donc au niveau environnemental aux Etats-Unis, c’est sûr qu’il y a eu un impact fort en termes de politique et de mesures."

 

  • Un retrait qui ne va pas briser la dynamique de la transition énergétique

La décision de Donald Trump est surtout symbolique et elle ne brisera pas la dynamique déjà en cours sur la transition énergétique, estime Martin Stadelmann, consultant chez South Pole, qui parcourt le monde entier pour conseiller des acteurs publics et privés à ce sujet : "Dans le secteur privé et dans le secteur public comme dans la recherche, la 'transformation' a commencé depuis longtemps". Et le secteur financier ne se fonde pas seulement sur des annonces politiques, mais aussi sur la rentabilité d’un secteur pour y investir. "Le secteur financier est un indicateur important, qui montre pourquoi une décision politique, comme le retrait de Trump, ne peut pas enrayer le développement de tendances bien ancrées", analyse le consultant.

Un exemple flagrant : la politique sur le charbon du président américain. Le milliardaire a tenté sans succès de relancer cette industrie, qui ne représente plus que 50 000 emplois aux Etats-Unis. Mais de simples effets de manche ne suffisent pas à ranimer un secteur moribond en allant dans un sens contraire à celui du marché, estime Martin Stadelmann.

 

  • Un vaste mouvement de défense de l’accord de Paris

La décision de Donald Trump a provoqué un sursaut indéniable des autres signataires de l’accord. Quelques heures après sa déclaration, le président français Emmanuel Macron dénonce "une faute pour l’avenir de la planète" et détourne le célèbre slogan de campagne de son homologue américain : "Make our planet great again". La Chine annonce elle aussi, par la voix de son Premier ministre Li Kequiang, qu’elle tiendra ses engagements sur le climat.

Une énergie considérable a été déployée pour contrecarrer les effets de l’administration Trump

David Levaï, Iddri

"Ce retrait des Etats-Unis, paradoxalement, a permis de resserrer les rangs autour de l’accord de Paris", explique Lucile Dufour. "On a vu un mouvement de défense de cet accord, qui a monté de toutes parts et tous les pays ont fait front commun contre les Etats-Unis, qui tournaient un peu le dos à l’histoire."

Mais cette mobilisation, malgré son importance, n’a pas eu que des conséquences positives, selon David Levaï, ancien membre coordinateur des activités de l'Iddri sur la gouvernance internationale du climat. Les signataires de l’accord de Paris peuvent se vanter d’y rester, mais "cela ne signifie pas qu’ils mènent une action climatique ambitieuse". "Une énergie considérable a été déployée pour contrecarrer les effets de l’administration Trump. Cela ouvre des brèches et limite la capacité d’aller plus vite et plus loin", résume cet ancien membre de l'équipe de négociateurs français à la COP21.

 

  • Un négociateur important manque à l'appel

Les Etats-Unis avaient une capacité à faire le lien entre différents pays

David Levaï, Iddri

L’annonce du président américain n’a pas eu d’"effet boule de neige" et aucun autre retrait de l’accord de Paris n’a été annoncé. Les Etats-Unis sont aujourd’hui le seul pays à ne plus en faire partie - même si, en théorie, ce retrait ne sera pas effectif avant novembre 2020.

Washington a certes quitté l’accord, mais pas les négociations internationales sur le climat. Elle a notamment participé à la COP23 de Bonn et ne cherche pas à bloquer les discussions, d’après David Levaï, même si son absence se fait sentir : "Les Etats-Unis avaient une capacité à faire le lien entre différents pays, ils finalisaient souvent les derniers arbitrages. Ils pouvaient travailler avec des pays 'difficiles', avaient une influence diplomatique. S’ils ne le font pas, d’autres pays doivent se substituer à eux. Cela accroît la pression sur les autres pays leaders". Le couple américano-chinois avait joué un rôle moteur dans l'accord de Paris.

 

  • Des objectifs plus difficiles à tenir

La décision américaine rend l’objectif de baisse des émissions en 2025 et les engagements pris lors de la COP21 plus difficile à atteindre qu’il ne l’étaient, d’autant que le pays est le deuxième plus grand émetteur mondial de gaz carbonique après la Chine. En mars dernier, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres se voulait cependant optimiste, affirmant que "les Etats-Unis pourraient être en mesure de respecter les engagements pris à Paris en tant que pays". Actuellement, les différents engagements nationaux pris en 2015 ne permettent pas de tenir les objectifs de l’accord de Paris, avec un réchauffement qui avoisinerait les 3°C à la fin du siècle.

Les Etats-Unis ont également annoncé l’an dernier qu’ils ne participeraient plus au Fonds vert pour le climat. Ce dispositif a été créé pour financer l’adaptation des pays en développement au changement climatique. A la conférence de Copenhague en 2009, les pays développés ont promis d’atteindre les 100 milliards de dollars de contributions par an d’ici 2020. La décision américaine est une bien mauvaise nouvelle à cet égard, d’autant que les pays financeurs sont déjà largement en retard sur cet objectif, comme en témoignait un rapport de l’ONG Oxfam publié en mai dernier.

 
LES QUESTIONS QUI SE POSENT
  • "Mauvais moment à passer" ou politique durable ?

"La question, c’est aussi combien de temps cela va durer", s’interroge David Levaï. Autrement dit : le président américain ne va-t-il faire qu’un seul mandat ? "Si c’est le cas, cela mettra les Etats-Unis sur la touche et on peut considérer que c’est un mauvais moment à passer. Si Trump revient, il y aura un comportement différent des acteurs et la dynamique pourrait changer."

 

  • Une année décisive avec la COP24

Faire de l’année 2018 une sorte de tremplin pour que l’action climatique augmente dans les années à venir

Lucile Dufour, Réseau action climat 

La prochaine étape sur le front du combat pour le climat est la COP24, qui aura lieu en décembre à Katowice, en Pologne. Une conférence capitale, selon Lucile Dufour, qui sera l’occasion de faire le premier bilan des actions des signataires de l’accord de Paris depuis la COP21 et de voir s’ils sont prêts à revoir leurs engagements nationaux à la hausse.

"Tous les sujets auxquels on doit s’atteler sont comment est-ce qu’on donne des règles robustes à l’accord de Paris, comment est-ce qu’on fait pour que les pays rehaussent leurs engagements et comment est-ce qu’on fait pour trouver des solutions à la question financière. […] Il va falloir jouer sur les trois plans si on veut avoir d’ici à la fin de l’année des résultats ambitieux qui nous permettent de faire de l’année 2018 une sorte de tremplin pour que l’action climatique augmente dans les années à venir", détaille la responsable. Et de conclure : c’est la combativité des pays et leurs ambitions climatiques qui "vont permettre finalement de donner une véritable réponse à la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris".

Dernière màj le 4 juin 2018