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Conflit syrien : frapper Daech ne résoudra rien

Pays : Syrie

Tags : Etat Islamique, Daech, Bachar al Assad

François Hollande a focalisé la première partie de sa conférence de presse, ce lundi, sur la nécessité d’étendre les frappes aériennes sur le groupe Etat islamique, annonçant des "vols de reconnaissance" dès cette semaine au-dessus de la Syrie "pour envisager des frappes". Cette volonté d’agir est guidée par deux choses : répondre à la menace terroriste et tenter de trouver une solution à la crise des réfugiés syriens. Serait-ce LA réponse adéquate au bourbier syrien ? Nous avons interviewé Nicolas Hénin, reporter à ARTE, au Point et auteur du livre Jihad Academy. Ses mots sont tranchés : les frappes aériennes sont non seulement inutiles mais, surtout, contre-productives. Elles aggravent le conflit syrien, renforcent la popularité de Daech et accélèrent la fuite des réfugiés syriens dans le monde.


Les tensions sécuritaires et les pressions de la crise des réfugiés acculent François Hollande à entreprendre quelque chose d’un peu spectaculaire, d’un peu nouveau.

Nicolas Hénin

Il y a peine une semaine, François Hollande appelait à la "neutralisation" pure et simple d’Assad. Une priorité. Une semaine après, il est resté évasif quant au sort du président de la République arabe syrienne, se contentant d’annonces du type : "L'issue du conflit syrien est politique/Préparer la transition est essentiel/Rien ne doit être fait pour consolider Bachar." Schématisons, même si la situation est bien plus complexe : l’avenir de la Syrie sera sans Bachar, mais pour le moment, laissons-le tranquille et frappons Daech. Car les seules annonces concrètes de François Hollande concernent les frappes imminentes de la France sur les positions des djihadistes.

A quoi servent-elles, les frappes aériennes ?

L’engagement de la France dans la coalition contre le groupe Etat islamique remonte à il y a un an. Il se concrétise avec l’opération Chammal, elle-même incluse dans l'opération militaire de la coalition "Inherent Resolve". Bilan de cette participation ? Deux-cents frappes françaises contre près de sept mille frappes américaines. "Hollande a rappelé que cette extension de l’opération à la Syrie se ferait à moyens constants et sans coûts supplémentaires. Par conséquent, on aura simplement une diminution d’un effort militaire déjà minime. Et donc, un résultat militaire extrêmement nul", explique Nicolas Hénin.

"Rien ne sert de dégager l’EI si on n’a rien à installer derrière"

Le journaliste, auteur de l'ouvrage Jihad Academy, ne mâche pas ses mots : "Si on était charitable, je dirais que les frappes aériennes sont inefficaces. J’aurais tendance à les considérer comme contre-productives. La coalition est a minima et sans perspective politique : elle ne cherche qu’à freiner la progression des djihadistes. C’est un argument promotionnel considérable pour le groupe Etat Islamique : ils peuvent se vanter d’avoir été frappé par vingt-cinq pays avec, parmi eux, les plus grandes puissances mondiales et, malgré cela, d’avoir survécu et continué à prospérer sans perdre de territoire."

Ces frappes de la coalition contre l'État islamique sont donc contre-productives par leur inefficacité. Elles le sont tout autant, pour Nicolas Hénin, par leur efficacité potentielle : que se passerait-il si ces frappes venaient à nettoyer la Syrie de l’Etat islamique ? "Dans les écoles de guerre, on commence par enseigner une leçon de base : si vous n’avez ni la capacité, ni la volonté de tenir un territoire après l’avoir conquis, ne lancez pas la bataille pour le conquérir. Rien ne sert de dégager l’EI d’une zone si, politiquement, on n’a rien à installer pour occuper le terrain derrière."

Rares sont les médias qui donnent la parole aux réfugiés, en leur posant cette question, simple et cruciale : pourquoi êtes-vous parti ? 

Nicolas Hénin

"Aux yeux de la majorité des Syriens, Assad reste le principal ennemi"

François Hollande n’a pas oublié de rappeler pendant cette conférence de presse que "Bachar al-Assad est responsable de la situation en Syrie", tout en affirmant que le groupe Etat islamique pousse les familles syriennes à abandonner leurs maisons. C’est là toute la contradiction entre le discours du président français et les actes qu’il veut entreprendre en Syrie. Nicolas Hénin rappelle l'histoire du père du petit Aylan, "qui vivait à Kobané et était donc une victime potentielle de l’Etat islamique". Pourquoi a-t-il quitté son foyer ? "Parce qu’il a été torturé par le régime. C’est après cela qu’il a décidé de s’enfuir."

1 vs 7

Pour chaque civil tué par l’EI, sept le sont par le régime d’Assad.

Human Rights Watch

Les images de décapitations diffusées à tour de bras par le groupe Etat islamique frappent les esprits mais, pour les Syriens, Bachar al-Assad reste l’ennemi numéro 1. De janvier à juillet, l’armée et les milices proches du gouvernement Assad ont fait sept fois plus de victimes que Daech - depuis le début de la guerre civile syrienne, il y a quatre ans, au moins 250 000 personnes ont été tuées.

Résultat, pour Nicolas Hénin, le message adressé à la population syrienne est "détestable. Nous renforçons le sentiment pour les Syriens que tout le monde est lié contre eux. Les avions qui bombardent [qu’ils soient du régime ou de la coalition] restent des avions qui bombardent".

"Rétablir une zone d’exclusion aérienne"

Alors, que faire ? Pour Nicolas Hénin, "la clé pour résoudre tout est la protection des civils. Il faut rétablir une zone d’exclusion aérienne dans les régions tenues par les rebelles modérés en Syrie, comme la campagne du nord d’Alep, la ville d’Idleb et sa province et un certain nombre de régions autour de Damas. On porterait un coup colossal à l’Etat islamique. Voici le message qu’on enverrait aux Syriens : on arrête d’envoyer des bombes barils et on refuse que les populations se fassent matraquer par les airs dans ces zones. On fournit la sécurité aux gens : les Syriens auraient envie de vivre là. On aurait enfin un exemple vertueux".

Dernière màj le 8 décembre 2016