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Conflit communautaire : une spécificité française ?

Pays : France

Tags : Antisémitisme, correspondants étrangers

La préfecture de police a eu beau interdire les manifestations pro-palestinienne à Paris et à Sarcelles ce weekend; elle n'a pu empêcher ni la défilés, ni les affrontements avec les forces de l'ordre. Parmi les manifestants, certains éléments radicaux ont crié des slogans tels que "mort aux juifs" en plein Paris. Le Premier ministre Manuel Valls a aussitôt réagi en condamnant une nouvelle forme d'antisémitisme. Qu'en pensent les correspondants étrangers en poste à Paris? Nous avons posé la question à l'italien Alberto Toscano du club de la presse européenne, au canadien Daniel Bilefsky, correspondant du New York Times et à l'allemand Ingo Bötig du bureau de l'ARD à Paris.

ARTE Journal : Comment expliquer que le conflit s'exporte en France et pas ailleurs en Europe ?

 

Alberto Toscano : "En France il y a deux communautés importantes, de foi hébraïque et de foi islamique. Et la communauté islamique est concentrée dans certaines parties du territoire français, notamment dans certaines banlieues et là, la prédication islamique a été sensible pendant les dernières années. La situation française est particulièrement sensible, on l'avait déjà constaté dans d'autres situations moins récentes et on le voit de façon dramatique aujourd'hui.

En Italie, les communautés sont moins importantes et dans le cas de la communauté islamique, beaucoup moins organisée. La communauté juive italienne est composée de 30 000 personnes, parfaitement intégrées dans la société et qui ne manifestent pas de manière significative et organisée en soutien à la politique de l'actuel gouvernement israélien. Quant à la communauté islamique, l'immigration est récente et l'organisation n'est certainement pas à même de favoriser une mobilisation politique et une identification communautaire à une cause politique précise. Le cas français est beaucoup plus important, beaucoup plus significatif et sans doute unique ou presque en Europe."

 

Daniel Bilefsky  : "La plupart des gens qui manifestent le font pacifiquement. Évidemment, avec l’essor politique de l’extrême-droite et du Front National, ainsi qu’avec les épisodes de violences antisémites de ces dernières années, la communauté juive a peur de ces heurts. Il est également à noter qu’en France, ces dernières semaines, certaines personnes mélangent le fait d’être contre la politique d’Israël avec l’antisémitisme. Cela devient un cocktail dangereux, quand les gens qui se dressent contre Israël commencent à manifester contre les juifs."

 

ARTE Journal : Peut-on dire qu'il existe en France un « nouvel antisémitisme » comme l'a dit le Premier ministre Manuel Valls ce weekend ?

 

Alberto Toscano : "Je ne sais pas si l'antisémitisme aujourd'hui connait un développement particulier en France mais je sais sans aucun doute que l'antisémitisme connait en France un risque permanent durable et auquel il faut faire attention."

 

Ingo Bötig : "Je ne sais pas s'il y a un sentiment antisémite plus fort en France qu'ailleurs. Les événements de ces derniers jours, que ce soit l'attaque de la synagogue samedi dernier à Paris, ou les violences à Barbès-Rochechouart et Sarcelles de ce weekend, sont le fait d'éléments perturbateurs. Bien sûr chaque élément perturbateur et un élément perturbateur de trop mais de là à parler d'antisémitisme généralisé en France... D'ailleurs, beaucoup d'observateurs avec lesquels j'ai discuté ces derniers jours mettent également cela en doute. Des milliers de personnes ont manifesté pacifiquement à Marseille, Cannes, Saint-Etienne ou Strasbourg et ils protestaient contre l'attaque israélienne pas contre la religion juive. Il faut vraiment faire la différence. Dans ces manifestations, c'est avant tout contre la politique israélienne que les gens ont manifesté."

 

Daniel Bilefsky : "Je pense que ce qui est unique en France c’est qu’une minorité de jeunes au chômage dans les banlieues, issus des générations nord-africaines, se radicalisent. Ils se sentent isolés de la société, et ils voient les conflits dans le Moyen-Orient à travers le prisme de leur désespoir. Je pense donc que la situation de cette génération influence beaucoup l’augmentation de l’antisémitisme. Être en contradiction avec la politique d’Israël devient une manière de s’exprimer."

 

ARTE Journal : Quel regard porte-t-on dans votre pays sur les violences des derniers jours en France ?

 

Alberto Toscano : "La presse italienne a donné une importance non négligeable à ces événements même s'il ne s'agit pas évidemment de l'info principale. Il y a eu des articles dans plusieurs journaux italiens, la télévision en a parlé dans les journaux télévisés les plus importants, les émissions radio ont également donné l'information. Les Italiens ont été renseignés, mais il n'y a pas eu de ton de dramatisation. La teneur était plutôt factuelle. Ils ont rapporté les incidents, les blessés mais tout étant très prudents, pour d'éviter que d'autres incidents se produisent, d'autres attaques de synagogues à l'avenir et surtout qu'un problème politique comme le problème du Moyen-Orient se transforme en un problème de "lutte" entre religions, en un problème d'identité communautaire avec des conséquences dangereuses à l'intérieur de la société française aujourd'hui et malheureusement peut-être aussi dans d'autres pays d'Europe, comme l'Italie, l'Espagne, la Grande-Bretagne ou l'Allemagne."

 

Ingo Bötig : "Bien sûr, nous avons beaucoup débattu de ce sujet au sein du bureau de correspondants de l'ARD. Les gens se font beaucoup de souci et se demandent, comme vous, si la France replonge dans l'antisémitisme. Mais après avoir rencontré beaucoup de monde, après avoir discuté entre nous, nous sommes tous tombés d'accord pour dire, parce qu'il faut le dire, qu'il n'y a pas en France un sentiment antisémite fort comme on peut le percevoir en Allemagne. Ce sont les images fortes qui ont circulé ces derniers jours, celles des combats de rue, des affrontements, de la synagogue, qui ont à ce point focalisé l'attention sur l'antisémitisme."

 

Daniel Bilefsky : "Des dizaines ou des centaines de personnes qui se promènent dans des quartiers juifs avec des pierres et des barres de fer, c’est assez étonnant en 2014. C’est extrêmement rare aux États-Unis, et même au Canada. C’est à vrai dire assez effrayant pour les Américains et les Canadiens qui observent ça en France. Le nombre de juifs qui quittent la France est de plus en plus important : l’Agence juive a constaté que 5.000 juifs, de nationalité française, quitteront le pays en 2014. C’est l’un des nombres les plus forts depuis 1948, année de la fondation de l’État d’Israël. Nous avons donc le sentiment, aux États-Unis, qu’il se passe quelque chose en France, qu’il y a une augmentation de l’antisémitisme. Il y autre chose qui est remarquable en France c’est que, à chaque fois qu’il a des violences antisémites, votre premier ministre ou votre Président s’exprime très clairement contre ces heurts. C’est impressionnant, car ça ne se passe pas pareil dans tous les pays : un chef d’État qui fait des déclarations publiques contre l’antisémitisme chaque fois que quelque chose se produit, c’est finalement assez rare. Ça montre qu’il y a une réelle compréhension du problème de la part de l’élite politique."

 

A LIRE AUSSI :

L'article de Daniel Bilefsky dans le New York Times (en anglais)

Une revue de presse européenne sur le conflit israelo-palestinien dans Courrier international (en français)

Un article du Daily Mail qui dénonce la gestion de la crise par les autorités françaises (en anglais)

 

 

 

 

 

 

Dernière màj le 8 décembre 2016