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Colombie : Une élection à risque pour le processus de paix ?

Pays : Colombie

Tags : élections présidentielles, Ivan Duque, Gustavo Petro, Colombie, Farcs, Accords de paix

Il était quasiment inconnu du grand public il y a encore quelques mois : le chef du Centre démocratique, Ivan Duque, a remporté 39,14% des voix au premier tour de l’élection présidentielle. Cet avocat de 41 ans a devancé de 14 points Gustavo Petro, le candidat du mouvement de gauche Colombie Humaine. Tous deux se retrouveront le 17 juin pour un face-à-face inédit en Colombie.

Ivan Duque, le candidat anti-Farc

Le nouvel homme fort de la droite dure colombienne, soutenu par l’ancien président Alvaro Uribe, s’est imposé en suivant les traces de son mentor, avec un discours hostile envers la guérilla communiste et les Farc. S’il emporte, Ivan Duque s’est engagé à "réviser les accords de paix" négociés par le président sortant Juan Manuel Santos qui a permis le désarmement de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc, marxistes), aujourd'hui convertie en parti politique sous le même acronyme.

Le candidat du Centre démocratique s'oppose notamment au fait que d'ex-guérilleros coupables de crimes entrent au Parlement le 20 juillet, comme prévu par l'accord qui octroie 10 sièges au parti Farc. Sa bête noire ? Les tribunaux d’exceptions créés dans le cadre du processus de paix afin de juger les ex-guérilleros, autant de “mécanismes garantissant l’impunité d’auteurs de crimes contre l’humanité”, selon lui.

Colombie : la guérilla perturbe la présidentielle
Colombie : la guérilla perturbe la présidentielle En plein regain de tension dans les anciens fiefs des FARC, quel avenir pour les accords de paix après les élections ? Colombie : la guérilla perturbe la présidentielle

 

Regain de tension dans les anciens fiefs des Farc

Le candidat dénonce l'absence de légitimité populaire de ces accords de paix. "La démocratie colombienne n’a pas voulu de cet accord. Elle a voté contre et pourtant le président Santos les a fait passer. C’est la première fois qu’on méconnaît la décision d’un vote dans le pays", explique Camilo Gomez, proche d’Ivan Duque. Le 3 octobre 2016, la population, consultée dans le cadre d’un référendum, s’était prononcée à 50,2 % contre les accords de paix, avec environ 60% d’abstention.

Comment expliquer ce manque d’intérêt pour un accord visant à mettre à terme à un conflit ayant provoqué plus de 7,1 millions de personnes déplacées, 260 000 morts et plus de 60 000 disparus en cinquante ans? Pour Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS sur les questions ibériques, c’est la mutation de l’électorat colombien qui est en cause. D’après les données de la banque mondiale, le pourcentage de Colombiens habitant dans des villes ou des villages de plus de 1000 habitants est passé de 50% lors du déclenchement des hostilités au début des années 60 à un peu plus de 75 % actuellement.

« La majorité de l’électorat qui a voté « non » aux accords de paix n’a pas été confrontée directement au conflit et voit les guerilleros avant tout comme des criminels. Ils ont suivi la guérilla depuis la télévision, bien à l’abri dans les villas protégées par des vigiles des grand centres urbains. ».   

Jean-Jacques Kourliandsky

 

Un mouvement d’urbanisation qui a éloigné du conflit les classes moyennes et supérieures colombiennes, traditionnellement plus mobilisées lors des élections. "La majorité de l’électorat qui a voté « non » aux accords de paix n’a pas été confrontée directement au conflit et voit les guérilleros avant tout comme des criminels” explique le chercheur. “Ils ont suivi la guérilla depuis la télévision, bien à l’abri dans les villas protégées par des vigiles des grand centres urbains."   


Pourtant, loin de Bogota, les anciens fiefs des Farc sont en proie à un regain de tension. Près de la frontière avec l’Equateur et le Venezuela notamment, l’Etat semble incapable de reprendre le contrôle de ces zones stratégiques pour le trafic de cocaïne que se disputent les narco-traficants et les guérilleros de l'ELN, le dernier mouvement de guérilla héritier de la révolution cubaine encore en activité.
 


Moins de 20 % du contenu de l’accord de paix réalisé à l’heure actuelle

Manque de moyens économiques, de volonté politique ?  A l’heure actuelle, moins de 20% du contenu de l’accord a pour l’instant seulement été concrétisé, comme le rapportait l’observatoire de suivi de la mise en œuvre de l’accord de paix (OIAP) en janvier.

Les fonds prévus pour la réinsertion des anciens combattants Farc n’ont pas été réunis.  
Le chef de la mission onusienne locale, Jean Arnault, a demandé au mois d’avril au gouvernement colombien de "réaliser un effort soutenu pour accélérer la réintégration des ex-guérilleros", faute de quoi "le risque de les voir rejoindre les groupes criminels ne pourra qu’augmenter".


L’inquiétude est d’autant plus vive que plus de quarante guérilleros démobilisés ont déjà été assassinés. Les défenseurs des droits de l’homme et les leadeurs paysans,  notamment ceux qui militent pour la restitution des terres aux agriculteurs, font eux aussi l'objet d'attaques : 121 ont été tués en 2017, et le rythme des exécutions n'a pas diminué en 2018, selon l’ONU.

 

Un candidat favorable à la poursuite des accords de paix peut-il encore l’emporter ?

A gauche, Gustavo Petro continue de prôner une politique de la main tendue envers les rebelles : “le gouvernement n'a pas respecté la rapidité de ses engagements dans la mise en œuvre des accords en ce qui concerne la réintégration des ex-guérilleros pour instaurer la confiance dans le processus”, affirmait-il ainsi dans une interview donnée au quotidien colombien El Tiempo cette semaine, dénonçant également “des faiblesses dans la lutte contre le paramilitarisme et les structures criminelles (...) qui continuent de créer des conditions de violence pour les habitants des zones rurales.”
 

Mais a-t-il encore une chance de rattraper son retard sur Duque ? Depuis des mois, la droite brandit la menace du "castro-chavisme" pour tenter de dissuader les électeurs de voter pour le candidat de la Colombie Humaine. A une semaine des élections, elle accuse désormais Gustavo Petro d’être financé par Caracas, sans la moindre preuve. Le leader de la gauche indépendante a été guérillero dans sa jeunesse et il a longtemps manifesté sa sympathie pour la révolution bolivarienne d'Hugo Chavez, bien qu’il ait depuis pris ses distances avec l’ex-dirigeant vénézuélien et traité publiquement Nicolas Maduro de dictateur.

  

 

Dernière màj le 30 juin 2018