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"Citoyens du Reich" et identitaires, la nouvelle extrême droite allemande

Pays : Allemagne

Tags : Antisemistisme, extreme droite, néo nazis

L’extrême droite allemande est en pleine mutation. Le parti nationaliste AfD (Alternative pour l’Allemagne) fait face à de sévères dissensions internes. Le parti d’extrême droite xénophobe NPD a récemment frôlé l’interdiction, et ne compterait plus que cinq mille membres. Quant au mouvement islamophobe Pegida dont les manifestations se sont raréfiées, les autorités menacent également de l’interdire. Mais à la marge de ces mouvements désormais connus du grand public, il existe en Allemagne d’autres courants d’extrême droite.

Le 19 octobre dernier, les forces spéciales d’intervention allemandes tentent d’interpeller à son domicile un homme de 49 ans se revendiquant "citoyen du Reich", un courant d’extrême droite qui ne reconnaît pas l’autorité de l’Etat allemand. Wolfgang P. blesse trois policiers par balles, et l'un d’eux succombe à ses blessures le lendemain. Le procès, qui doit s’ouvrir le 29 août, attire l’attention médiatique sur ce mouvement antirépublicain singulier.  

L’idéologie des "citoyens du Reich", peu connus jusqu’à fin 2016, prend sa source dans une théorie du complot. Ils considèrent que l'Empire allemand (le Reich) existe toujours sur le plan juridique car la Constitution de Weimar n'a jamais été abolie. Ils refusent l’autorité de la République fédérale d’Allemagne, qu’ils estiment imposée directement par les Alliés à la fin de la Seconde guerre mondiale, et veulent abolir la "loi fondamentale" allemande - une idée partagée par le NPD.

Les "citoyens du Reich" décrivent le régime allemand actuel comme une "société à responsabilité limitée" ("Deutschland GmbH") dans laquelle les citoyens seraient des employés. Le versement des impôts n’est pas légalement obligatoire à leurs yeux. Enfin, ils revendiquent un territoire fondé sur les frontières de 1937, incluant donc une partie de la Pologne.

 

Antisémitisme, islamophobie, milices armées...

Certains "citoyens du Reich" vont jusqu’à s’inventer des mini-Etats personnels. C’est le cas de l’ex "Mister Germany", Adrian Ursache, qui croit posséder un territoire nommé "Ur". Si ces extravagances peuvent prêter à sourire, les membres les plus virulents de ce mouvement antirépublicain flirtent avec des idées néonazies. Islamophobes et antisémites, ils nient l’existence de l’Holocauste. Certains tentent de se constituer en milices armées, et les autorités craignent des violences.

Difficile de savoir combien de personnes en Allemagne s’autoproclament "citoyens du Reich" -il existe d’ailleurs plusieurs groupes distincts. L’Office de protection de la Constitution allemande (BfV), un organe de l’Etat, s'est récemment inquiété de l’accroissement rapide de leur nombre d’adeptes.

Le président de l’organisme, Hans-Georg Maassen, estime qu’ils sont près de dix mille dans le pays, dont cinq-cents à six-cents seraient proches des courants d’extrême droite et potentiellement violents. Et le mouvement "ne cesse de gagner des nouveaux membres", signale-t-il. L’organisation alerte aussi sur le fait que 10% des "Reichsbürger" possèdent un permis de détention d’armes, ce qui est largement supérieur à la moyenne nationale.  

Y a-t-il des "citoyens du Reich" en France ?
Ce courant d’extrême droite antirépublicaine n’existe qu’en Allemagne, à notre connaissance. Il n’y a pas d’équivalent en France, bien qu’il existe des mouvements royalistes, qui prônent un retour à la monarchie et s’abreuvent d’antisémitisme politique. On peut citer "L’Action Française" par exemple, créée en 1898 -en pleine affaire Dreyfus-, fondée sur des valeurs catholiques et royalistes. Aujourd’hui, l’Action Française compterait encore quelques milliers de membres (autour de 3000).

Pour en savoir plus : “J’ai passé six mois avec l’Action Française”, à lire sur NEON

 
Jeunesse européenne et mouvance identitaire

Si le nombre de "citoyens du Reich" est en hausse, ce mouvement exclusivement germanique n’attire pas particulièrement la jeunesse allemande, plutôt séduite par le courant européen des "identitaires". Ces derniers revendiquent la défense de "l’héritage" et des "racines" européennes, et demandent la fermeture des frontières. Le mouvement identitaire comporte une section jeunesse dans plusieurs pays d’Europe, parmi lesquels l’Allemagne, la France et l’Autriche.

Le groupe "Génération identitaire" est né en France en 2012. Après s’être fait remarquer en occupant le chantier d’une mosquée à Poitiers, le groupe publie une vidéo intitulée “Déclaration de guerre” dans laquelle des jeunes filmés en gros plan se décrivent comme "la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble et du métissage imposé". Côté allemand, ces codes sont repris à l’identique dans des vidéos prônant un retour à l’identité allemande, contre l’immigration, le multiculturalisme et la mondialisation.

Familiers des outils de communication, les jeunes identitaires européens soignent leurs vidéos et leur apparence. Leur style vestimentaire rappelle plus celui de "hipsters de la nouvelle droite" qu’il ne correspond au cliché du "jeune facho" au crâne rasé, comme le souligne le site d’information local Schleswig-Holsteinicher Zeitungsverlag.

Les mots choisis sont étudiés au millimètre près, de même que les slogans. En Allemagne, c’est aux cris de "Patrie, liberté, tradition" que les jeunes identitaires manifestent. Si cette nouvelle vague de l’extrême droite ne s’organise pas en partis politiques, elle est souvent très proche de formations déjà existantes. En France par exemple, nos confrères de Libération ont récemment pointé la proximité officieuse des identitaires avec le Front National.

 

Actions communes des identitaires européens

On estime qu’il y a près de trois mille jeunes identitaires en France, tandis qu’ils se comptent plutôt en centaines en Allemagne où le mouvement est plus récent. Ces groupes mènent parfois des actions communes : au mois de mai, des activistes identitaires français, allemands, britanniques, italiens et autrichiens ont lancé une campagne de financement participatif sur internet.

L’objectif : affréter un bateau pour stopper l’aide humanitaire apportée en Méditerranée aux migrants tentant d’atteindre l’Europe par la mer. Sur leur site internet et dans une vidéo de promotion, ils déclarent vouloir "sauver l’Europe de l’immigration clandestine" et "si besoin tenir tête aux bateaux des ONG tels que l’Aquarius".

Sur ce site, ils ont levé 65 000 euros de fonds -plus que le montant initialement demandé, qui était de 50 000 euros. Les identitaires ont annoncé le 2 juin pouvoir démarrer le projet. Mais des internautes ont entre temps interpellé la plateforme de paiement en ligne PayPal, utilisée par le collectif, pour qu’elle bloque ces fonds. En parallèle, des actions légales sont en cours pour savoir si le projet des identitaires relève de la piraterie et doit être interdit.

Dernière màj le 29 juin 2017