|

Ci-gît la Libye

Pays : Libye

Tags : Interview, Saïd Haddad, EI, Daech, Etat Islamique

L'enjeu de la visite du président égyptien à Paris, c'est la Libye. Pour Abdel Fattah al-Sissi comme pour le président Hollande, la poudrière libyenne est aujourd'hui  "source de préoccupation majeure" et donc une priorité. Il s'agit d'éviter que le pays ne tombe aux mains des groupes djihadistes et ne devienne un nouveau sanctuaire du terrorisme. Le temps presse, les terroristes de l'État Islamique ont déjà pris pied dans l'est du pays. Mais Paris et Le Caire divergent sur la façon de désamorcer cette bombe à retardement. Sissi estime qu'il faut réintervenir militairement en Libye et que les occidentaux ont une grande responsabilité dans le naufrage de ce pays. 

C’est un pays dont l’existence même est menacée, du moins en tant qu’Etat.  Trois ans après la mort de Mouammar Kadhafi, la Libye est en pleine déliquescence et poursuit chaque jour un peu plus sa descente aux enfers. Les institutions (justice, police, administration)  sont quasi inexistantes et quand elles existent, ne fonctionnent plus. Ce sont les groupes armés qui dictent leur loi et qui se servent sur la bête. Ils se combattent militairement sur le terrain et se disputent la légitimité du pouvoir.

 

Deux gouvernements impuissants

Concrètement la Libye a aujourd’hui deux gouvernements et  deux parlements rivaux. Tous deux impuissants et paralysés. Et chaque camp a son propre Premier ministre et son propre réseau de milices. Il y a d’abord le gouvernement "légal", celui que reconnait la communauté internationale. C’est un gouvernement de technocrates dirigé par Abdallah al-Thani et soutenu par les milices de Zentan et leurs alliés. Il s’est établi à Tobrouk dans l’Est du pays après avoir été chassé de Tripoli en août dernier. A Tripoli, donc, siège le gouvernement parallèle dominé par les islamistes et  installé par Fajr Libya, une coalition hétéroclite de milices notamment islamistes et de la ville de Misrata.

 

Pour Saïd Haddad, expert de la Libye à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman "L’état libyen est une fiction et n’existe plus en tant que tel.  Il y a certes  un pouvoir constitué qui est reconnu par la communauté internationale mais qui est assez faible face aux milices islamistes qui contrôlent Tripoli, Bengazi et Misrata même si la situation est très mouvante. Chaque jour il y a des informations contradictoires qui viennent du terrain" précise-t-il à ARTE Info.

 

Les groupes rebelles en Libye :
syriefr_v2.jpg

 

L'EI prend pied en Libye

Sur le terrain justement les combats font rage et dans le chaos ambiant certaines milices révolutionnaires ont muté en groupes djihadistes radicaux. L’absence de toute autorité étatique et des frontières poreuses favorisent le développement de ces cellules comme Ansar al-Charia, un groupe affilié à Al Qaeda et  que  l’ONU vient d’inscrire sur sa liste noire des groupes terroristes la semaine dernière. Ansar al-Charia contrôle une grande partie de Benghazi et la ville côtière de Derna.

 

Derna justement cristallise les inquiétudes de la communauté internationale ces derniers temps. Cette cité côtière entre Tobrouk et Benghazi serait la porte d'entrée de l'EI en Libye. Le groupe terroriste Etat islamique (EI) a pris pied dans cette place forte historique des islamistes radicaux. Des dissidents d’Ansar al-Charia renforcés par des djihadistes venus de l’étranger ont prêté allégeance à Daech. La présence de l'EI a été confirmée par le porte-parole du département d'État, Jeffrey Rathke, qui exprimait récemment la préoccupation de Washington sur la base d’informations selon lesquelles des factions extrémistes violentes (en Libye) ont prêté allégeance à l'EI et cherché à s'associer à lui.

 

Un convoi de djihadistes ayant fait allégeance à l'EI dans les rues de Derna en Libye

 

D’autres franchises de l’EI existent déjà, dans le Sinaï égyptien (Ansar Bayt al-Maqdiss) et en Algérie (Jund al-Khilafa), mais ces groupes opèrent dans la clandestinité. A Derna, les nouveaux adeptes de Daech ont pignon sur rue.  Et des têtes ont déjà roulé. Celles de trois activistes des réseaux sociaux kidnappés début du mois. Leur décapitation n’a pas été revendiquée mais le modus operandi porte la signature de l’EI.

 

Bombe à retardement

"Pour l’instant la Libye apparaissait pour certains groupes islamistes étrangers comme un lieu de refuge ou un lieu de transit. Le basculement – qui est peut-être déjà en cours  et qui serait très grave – c’est que la Libye ne devienne un bastion pour ces groupes djihadistes. C’est ce que nous voyons avec l’exemple de Derna" s’inquiété Saïd Haddad. A la clé, un risque de déstabilisation pour toute la région à commencer par l’Egypte qui partage 1000 kilomètres de frontière avec la Libye.

Dernière màj le 8 décembre 2016