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Chine-Taïwan : le rapprochement des deux frères ennemis

Pays : Chine, Taïwan

Tags : Conflit, Diplomatie

C’est une première depuis soixante ans : Xi Jinping, le président chinois et secrétaire général du parti communiste, doit rencontrer samedi le président taïwanais Ma Ying-jeou, membre du Kuomintang, le parti nationaliste. Une petite révolution qui s'inscrit dans une dynamique de lent rapprochement.

Cette tentative de rapprochement représente un tournant radical dans la politique extérieure de la Chine. Par le passé, la République populaire avait écarté toute rencontre officielle avec Taïwan : un tel événement l’aurait contrainte, de fait, à reconnaître l’État. Aujourd’hui encore, le statut illégitime de Taïwan se manifeste jusque dans son nom, officiellement la "République de Chine" - un affront pour la République populaire. Depuis la fin de la guerre civile entre les deux pays, en 1949, Taïwan est perçue par la Chine comme une province déloyale, et les relations entre les deux pays sont restées tendues en raison des revendications indépendantistes de l’île. La dernière rencontre officielle entre les deux entités date d’ailleurs de 1949.

Les méfiances de Taïwan

Les visées affichées par les deux parties s’accordent mal avec la volonté d’autonomie prononcée des Taïwanais. Le Kuomintang au pouvoir suscite surtout la méfiance des citoyens favorables à l’indépendance de leur pays. Ils soupçonnent le parti, dont Ma Ying-jeou fut président de 2005 à 2007, de se livrer à une diplomatie secrète avec les communistes chinois - ce qui anéantirait les efforts des indépendantistes. Du fait de son rapprochement avec les communistes, le Kuomintang a vu son taux de popularité régresser, comme l’indiquent les sondages. L’opposition en revanche, représentée par le parti démocrate progressiste qui se prononce pour l’indépendance, grimpe régulièrement dans l’opinion.

La Chine semble ouverte au dialogue

La Chine entend toutefois exploiter ce sommet à son avantage : l’exemple du Kuomintang doit ainsi illustrer la flexibilité de sa politique étrangère et son ouverture au dialogue. Bien des voix publiques s’élèvent pour pointer du doigt cette instrumentalisation de la rencontre. Avec son apparente volonté de dialogue, la Chine pourrait aussi faire pression sur sa voisine. Alors que près d’un millier de missiles chinois sont encore pointés vers Taïwan, le passage de l’île aux mains des communistes chinois reviendrait finalement à une reconquête forcée. C’est ce que les taïwanais veulent à tout prix éviter.

Un pays, deux systèmes
Au cours de la guerre sino-japonaise de 1894-1895, la Chine, sous la dynastie Qing, dut céder à l’ennemi l’île de Taïwan. Entre 1931 et 1945, le Japon prit également possession de la Mandchourie ainsi que de plusieurs régions de la côte Sud. Deux partis ennemis luttaient alors contre l’occupant japonais, allié à Hitler : les communistes, menés par Mao Zedong, et le Kuomintang, dirigé par Tchang Kaï-chek. En 1945, avec la défaite japonaise, les alliés restituent Taïwan à la Chine. À la fin de la guerre civile, en 1947, le parti de Mao conquiert le nord de la Chine, avant d’étendre son influence au pays entier ; Tchang Kaï-chek fuit alors avec son parti sur l’île de Taïwan.
Avec la fin de la guerre civile, en 1949, la République populaire de Chine est proclamée. En face, Tchang Kaï-chek établit avec le soutien américain une République anticommuniste et répressive, qu’il souhaite étendre à l’ensemble du territoire chinois. Par le biais de ses alliances, Taïwan se voit attribuer le siège chinois au Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui renforce l’isolement de la Chine communiste, et contribue à dégrader ses relations avec les États-Unis. Ce n’est qu’à partir de 1964, quand le régime communiste chinois largue sa première bombe atomique, que la détente s’amorce entre les deux puissances. La position chinoise envers Taïwan, en revanche, demeure hostile.
Jusqu’à présent, le gouvernement chinois a refusé de rencontrer le président taïwanais, ce qui le contraindrait à reconnaître l’île comme un État indépendant. Lors du sommet de ce samedi 7 novembre, aucun accord ne doit être signé, d’après le cabinet du président : il est plutôt question de sceller la consolidation de la paix entre les deux entités. Les Taïwanais redoutent pourtant qu’une rencontre entre les deux hommes d’État ne leur fasse perdre un peu de leur liberté et de leur indépendance. Le sommet se tiendra à Singapour, en terrain neutre. Ce n’est qu’à l’issue de cette rencontre que l’on connaîtra la véritable portée de l’événement pour l’avenir des deux pays, et que l’on saura si les doutes des Taïwanais étaient justifiés.

 

Dernière màj le 8 décembre 2016