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"C’est aux Grecs et à eux seuls de décider d’une sortie de la zone euro."

Pays : Union européenne

Tags : Euro, Grèce, crise, Merkel

Quelques semaines à peine avant les législatives en Grèce, le gouvernement allemand a laissé entrevoir un changement d’orientation politique. Sous certaines conditions, elle n’exclut apparemment plus une sortie de la Grèce de la zone euro. Une position dont le président français François Hollande s’est rapidement distancé. Et en Allemagne aussi, de nombreux observateurs se sont montrés agacés par l’initiative de Berlin. Frank Baasner est le directeur de l’Institut franco-allemand basé à Ludwigsbourg. Il a répondu aux questions d’Andreas Jörger pour ARTE Journal.

Frank Baasner

ARTE Info : la sortie de la Grèce de la zone euro n’est apparemment plus un tabou pour le gouvernement allemand. Peut-on parler d’un changement d’idéologie ?

 

Prof. Frank Baasner : Jusqu’à maintenant, c’est vrai, cette option était complétement exclue. On craignait alors une véritable menace pour l’euro en cas de sortie d’un pays membre. Sauf que maintenant, et c’est là qu’on peut parler de changement d’idéologie, la situation est complètement différente. Entretemps, nous avons vu l’arrivée de nouveaux mécanismes de sauvetage, des stress tests des banques européennes et d’un Fonds de résolution des défaillances bancaires. On peut donc s’attendre qu’une éventuelle sortie de la Grèce de la zone euro n’ait pas les mêmes effets dévastateurs que ceux prédits, il y a cinq ans.

 

Que ce soit économiquement ou socialement, nous sommes tous dans le même bateau. 

Prof. Frank Baasner - 05/01/2015

Pourquoi ces informations filtrent-elles juste avant les législatives en Grèce ? On a un peu l’impression qu’Angela Merkel s’immisce dans la campagne…

 

Prof. Frank Baasner : On peut voir les choses comme ça. Mais je pense qu’il faut replacer l’ensemble dans un contexte un peu plus large. Chaque élection nationale en Europe, qu’il s’agisse d’un petit ou d’un grand pays, est forcément un évènement européen. Nous sommes très dépendants les uns des autres. Que ce soit économiquement ou socialement, nous sommes tous dans le même bateau. Et Madame Merkel penche aussi dans ce sens. Souvenez-vous des élections françaises : lorsque Nicolas Sarkozy et François Hollande s’affrontaient pour la présidence, Angela Merkel s’était là aussi largement immiscée dans a campagne. Ce n’était d’ailleurs pas la seule. Le social-démocrate Sigmar Gabriel avait lui aussi fait une apparition en France. C’est une évolution qu’il ne faut pas forcément voir d’un mauvais œil. Car après tout, ce qui se passe en Grèce concerne aussi les autres Européens.

 

Juridiquement, il est impossible d’exclure un pays de la zone euro, en revanche, un pays peut décider de la quitter de lui-même. 

Prof. Frank Baasner - 05/01/2015

Pourtant, la position française est un peu plus nuancée. Le président François Hollande est revenu sur les déclarations allemandes. Il a riposté qu’il revient aux Grecs de décider de l’avenir politique de leur pays et surtout de leur appartenance à la zone euro. Un nouveau grain de sable en perspective dans les rouages des relations franco-allemandes ?

 

Prof. Frank Baasner : Si on regarde les déclarations en détail, on se rend compte qu’il n’y a pas tellement de différences. En Allemagne, personne ne dit que les Grecs ne peuvent décider eux-mêmes, ce n’est d’ailleurs pas le sujet. Hollande veut sûrement dire qu’il faut faire attention à ne pas essayer de trop influencer la Grèce. Et c’est d’ailleurs aussi ce que l’on retrouve dans de nombreux commentaires allemands. Beaucoup craignent qu’à force de dire aux Grecs "faites bien attention, si vous votez comme ça, il y aura des conséquences", la situation pourrait prendre une très mauvaise tournure. Un avis que ni Angela Merkel, ni même le ministre des Finances Wolfgang Schäuble, ne contrediraient aujourd’hui. Car après tout, c’est aux Grecs et à eux seuls de décider d’une sortie de la zone euro. De toute façon, juridiquement, il est impossible d’exclure un pays de la zone euro, en revanche, un pays peut décider de la quitter de lui-même. En revanche, et là Angela Merkel et François Hollande seront sûrement sur la même longueur d’ondes, il y a des traités à respecter. Et si un gouvernement grec prend des décisions de son côté sans négociations préalables, il y aura des conséquences.

 

Dans ce contexte, Français Hollande a annoncé la tenue, le 11 janvier, d’un sommet avec Angela Merkel. Une rencontre à "l’initiative du président du Parlement européen Martin Schulz", a-t-il précisé. Les thèmes prévus sont assez vagues : Union européenne, coopération franco-allemande, etc. N’avez-vous pas l’impression que tout ça a été organisé au dernier moment en raison de l’actualité en Grèce ?

 

Prof. Frank Baasner : Auparavant, depuis la signature du traité de l’Elysée en 1963, on avait deux sommets fixes par an. Puis avec le temps, les relations entre l’Allemagne et la France se sont intensifiées et les chefs d’État et de gouvernement ont commencé à se rencontrer de façon spontanée, aussi bien au niveau européen qu’en bilatéral. Donc maintenant, lorsque l’on a un sujet à aborder ensemble, on se rencontre et on se parle directement. C’est relativement plus simple et assez opportun, je trouve. Et si la rencontre a, en plus, été organisée à l’initiative de Martin Schulz, c’est encore mieux. Je ne pense pas que ce sommet ait été planifié longtemps à l’avance, mais la plupart des rencontres de ce type ne le sont pas non plus.

 

Quels autres dossiers et évènements importants devraient être au programme du tandem franco-allemand en 2015 ? Le 15 janvier, Angela Merkel et François Hollande seront au Kazakhstan pour des négociations avec Vladimir Poutine sur le conflit dans l’est de l’Ukraine. Peut-on y voir une première occasion de faire évoluer les choses ensemble ?

 

Prof. Frank Baasner : Tout à fait. Il suffit de penser à ce qui s’est passé ces derniers mois. S’il y a un domaine dans lequel on a vu les responsables politiques allemands et français agir ensemble, c’est bien celui de la politique étrangère. Les ministres allemand et français, Frank-Walter Steinmeier et Laurent Fabius, ont fait plusieurs voyages ensemble. Tout cela a commencé avec le début de la crise ukrainienne. Bien sûr, ils n'ont pas réussi à accomplir tout ce qu’ils avaient prévu, mais ils ont au moins montré qu’ils poursuivaient des enjeux communs. Selon moi, c’est déjà très important.