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Ce que Tsipras veut

Pays : Grèce

Tags : Syriza, Alexis Tsipras, Crise économique, dette, union européenne

Qui donc manque de réalisme ? Alors que le président du Conseil européen Donald Tusk lance aux grecs que "ce n'est plus le moment de jouer", Alexis Tsipras, imperturbable, affirme que la Grèce est prête à attendre patiemment jusqu'à ce que ses créanciers se convertissent "au réalisme". Le premier ministre grec ne semble pas du tout effrayé par le spectre d'une sortie de son pays de la zone euro. Décryptage.

Le point de vue de Stelios Kouloglou, journaliste, écrivain et député européen Syriza

Quelle est la stratégie d’Alexis Tsipras ?
La stratégie reste la même : il s’agit de trouver un accord avec les créanciers, un accord qui respecte l’ordre général européen, mais qui permette aussi de modifier la politique imposé au gouvernement grec précédent, une politique qui n’a provoqué que des catastrophes dans de nombreux domaines. Alexis Tsipras et son équipe sont venus le weekend dernier à Bruxelles avec une contre-proposition en mesure de satisfaire les demandes économiques et financières des créanciers. Mais ils n'en veulent pas ! Ce que veulent nos interlocuteurs, c’est que le gouvernement grec prenne des mesures que je qualifie de politiques.
 
De quoi s’agit-il ?
Une proposition, par exemple, inacceptable pour les Grecs, est celle qui prévoit une augmentation de la TVA sur l’électricité de 11% à 23%. Cela signifie une augmentation du prix de l’électricité. Or aujourd’hui, plus de trois cent mille foyers grecs n’ont déjà plus d’électricité. De plus, on nous demande de couper encore plus dans les retraites, qui ont déjà été réduites trois ou quatre fois depuis le début de la crise. Il y a aussi d’autres demandes qui n’ont rien avoir avec le budget du pays mais qui vont dans le même sens, comme cette nouvelle loi qu’on nous demande de mettre en place pour faciliter les licenciements. Or, nous avons déjà assoupli les règles depuis le début de la crise et on nous demande de faire plus. A mes yeux, le but est de discréditer le gouvernement Tsipras aux yeux de ses électeurs, de forcer le gouvernement à abandonner toutes ses promesses électorales. Tsipras a déjà fait beaucoup de concessions et de compromis pour essayer d’arriver à un accord, il a accepté de geler certaines promesses électorales, mais il y a des limites ! On ne peut pas tout accepter, surtout pas d’aggraver la crise humanitaire dans notre pays.
 
La balle est-elle dans le camp de la Grèce, comme l’affirment les Européens ?
Pour moi, la balle est dans le camp des créanciers, non pas dans celui de Tsipras. Mais on joue maintenant au jeu du "blame game". C'est à qui sera responsable de la faillite de la Grèce et aussi de la zone euro. On joue ce jeu depuis plusieurs mois, mais de réunions en réunions, je ne vois qu’une chose : on fait tout pour que ce gouvernement de gauche tombe.
 
Si aucun accord n’est trouvé, la sortie de la Grèce de la zone euro est-elle probable ?
Le gouvernement l’a plusieurs fois souligné : si le choix se pose entre payer les retraites ou payer les créanciers, on payera les retraites. On payera aussi les salaires des fonctionnaires. Si les créanciers cherchent à asphyxier ce gouvernement, à le faire plier pour changer de politique, alors je pense qu’on ira vers une faillite, une banqueroute et finalement, vers un Grexit. Mais si le gouvernement Tsipras réussit à montrer qu’une autre politique est possible, alors ce sera une victoire pour la Grèce et pour tous les autres pays européens.

Sommes-nous au point de rupture ? Après l'échec des discussions entre la Grèce et ses créanciers, Union européenne et Fonds monétaire international (FMI), sur la poursuite du financement du pays, la Grèce risque fort de ne pas pouvoir rembourser les 1,6 milliard de prêts du FMI le 30 juin prochain sans le versement de 7,2 milliards d'euros d'aides européennes.

Pour les créanciers, hors de question de verser de l'argent sans contreparties : la Grèce doit faire de nouvelles réformes. Et accepter notamment une nouvelle baisse des retraites ou une augmentation de la TVA sur l'énergie. Mais Alexis Tsipras veut redonner du souffle à la Grèce et faire revenir la croissance. Quitte à refaire des efforts par la suite. A ses yeux, tout est affaire de négociations. Et de ce côté-là, Alexis Tsipras n'a pas de leçon à prendre. Bruxelles l'accusent d'ailleurs de "manœuvrer" et de revenir sans cesse sur ces promesses.

Certes, entre 2009 et 2013, le déficit grec a été réduit. Mais à quel prix ? Le chômage a explosé, la pauvreté s'est aggravée, les salaires et retraites ont baissé. Ce qu’Alexis Tsipras veut, c’est redonner une marche de manœuvre à la Grèce. Il ne veut plus que la Grèce soit obligée de conduire des réformes structurelles imposées par ces créanciers. D'ailleurs, les dernières négociations à Bruxelles achoppent sur ce point. Elles ont été interrompues dimanche soir, car aucun consensus n'a été trouvé sur les prochaines réformes que la Grèce devrait faire pour obtenir le déboursement de l'aide de 7,2 milliards d'euros de la part de l'Union européenne. La Grèce a besoin de cet argent pour rembourser les 1, 6 milliard qu'elle doit au FMI avant le 30 juin. Au début du mois, Alexis Tsipras avait déjà fait le forcing, en obligeant les créanciers à accepter que la Grèce rembourse toute cette somme en une seule fois, et non pas en plusieurs tranches. A chaque rencontre, Alexis Tsipras ose un nouveau coup.

Tsipras le stratège (dérivé du grec ancien στρατός)

L'homme est un stratège. Lorsqu'il prend la tête de Syriza à 37 ans, devenant ainsi le plus jeune dirigeant de parti jamais désigné en Grèce, personne n'imagine qu'il conduira un jour la Grèce dans son combat contre une austérité imposée. Pour Alexis Tsipras, ce ne sont pas les Grecs qui manquent de réalisme, ce sont les Européens et les créanciers du pays. A ceux qui agitent le spectre d'une sortie de la Grèce de la zone Euro, il rappelle : "Nous ne sommes pas seulement les héritiers d'une longue histoire de lutte. Nous portons aussi sur nos épaules la dignité d'un peuple et l'espoir des peuples d'Europe." A ceux qui l'accusent de sectarisme idéologique, le premier ministre rétorque que la fermeté de la Grèce dans les négociations est "une question de démocratie".

Dans une déclaration au journal Ephimerida ton Syndakton, Alexis Tsipras écrit : "Nous attendrons patiemment jusqu'à ce que les institutions se rallient au réalisme." Il estime que seul "l'opportunisme politique" les conduit à demander de nouvelles coupes dans les retraites.

Tsipras n'oublie pas les promesses qu'il a faites aux Grecs : coup d'arrêt aux politiques d'austérité, changement de statut de la Banque centrale européenne et annulation partielle de la dette. Le premier ministre préfère définir lui-même ce qui doit être fait. A savoir rebattre les cartes et proposer un "new deal" à l'échelle européenne, qui permette de faire redémarrer la croissance grecque. D'ailleurs, n'avait-il pas déclaré, il y a plusieurs mois, que si son pays se voyait refuser un allègement de la dette, les Grecs n'hésiteraient pas "à interrompre les remboursements du pays, si c'est nécessaire pour assurer les besoins de l'économie et de la société grecque". On ne sait jamais jusqu’à quel point Alexis Tsipras bluffe, ou pas.

Le "Grexit" n’est plus tabou

Pour le dirigeant de Syriza, la donne est simple : son peuple est à genoux. Il tente de le remettre debout et reste fidèle à la ligne de son parti : la dette n'est pas simplement un problème grec. Si elle a explosé, c'est parce que Européens et FMI ont octroyé des prêts sur des prévisions fantasques ; or, les prêteurs doivent s'assurer que l'emprunteur peut rembourser. Tsipras ne fait que répéter une évidence : la Grèce ne pourra pas rembourser l'intégralité de ces prêts. N'en déplaise aux Allemands. Le temps où Angela Merkel affirmait que l'appartenance de la Grèce à l'euro était irrévocable est loin. Pour la première fois, la question taboue d'une sortie de la Grèce de la zone euro aurait été sérieusement abordée. Les Allemands auraient changé d'avis sur cette possibilité car le risque de contagion n'existerait plus comme lors de la crise de 2012.

Mais Tsipras n'a pas dit son dernier mot. Il pense qu'un "Grexit" changerait profondément la nature de la monnaie unique, mais aussi celle de l'Europe. Si cette dernière ne négocie pas avec Syriza, le parti au pouvoir en Grèce, rien ne dit que le prochain gouvernement sera plus sympathique. Les Européens ont raison lorsqu’ils affirment : "La balle est dans le camp des Grecs".

 

Dernière màj le 8 décembre 2016