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"Ce n’est jamais l’information seule qui a une influence" sur les lecteurs

Pays : Monde

Tags : Interview, fake news

"Fake news", "alternative news", rumeurs et "post-vérité"... On n'a jamais autant parlé des fausses informations qui pullulent sur internet. Le phénomène n'est pas neuf mais il a pris un relief inattendu ces derniers mois, lors des campagnes qui ont précédé le Brexit et la présidentielle américaine. En France, plusieurs sites d'extrême-droite ont tenté d'instiller l'idée que certains hommes politiques ont un rapport ambigu à l'islamisme, les qualifiant de "Bilal Hamon", de "Farid Fillon" et de "Djamel Macron". Si ces fausses informations contaminent les débats, peuvent-elle réellement avoir une influence sur l'issue des scrutins ? L'analyse de Nicolas Kaciaf, maître de conférences en sciences politiques à Sciences Po Lille.

ARTE Info : L’élection du président Donald Trump semble donner du crédit à ces "fake news" et à ces récits alternatifs, est-ce un basculement ?

Nicolas Kaciaf : Son porte-parole a dit la semaine dernière, lors de sa première conférence de presse, qu’il était là pour produire des récits alternatifs, des vérités alternatives. C’est une vraie interrogation pour les journalistes américains, qui jusqu’ici pouvaient entretenir avec les porte-paroles officiels une relation de confiance basée sur une relative véracité des informations communiquées.

La remise en cause, par exemple, des écarts dans la foule entre 2009 et 2017 lors de la cérémonie d’investiture, c’est quelque chose qui est étayé par des photographies, c’est du factuel. Lui a posé comme argument d’autorité que c’est faux, sans fournir d’éléments de preuve. Cela vient casser le contrat tacite entre les autorités politiques et les journalistes américains. Donc il y a un côté inédit, dans la pratique journalistique depuis les années 60, depuis que se sont vraiment institutionnalisés ces échanges réguliers entre l’administration et les journalistes.

 

La lecture d’une fausse information peut-elle influencer le choix d’un électeur ?

Les comportements électoraux sont très liés à l’environnement dans lequel les personnes sont plongées

Nicolas Kaciaf

Nicolas Kaciaf : Dans le débat qui a été engendré par l’élection de Trump, il y avait une prémisse sous-jacente, qui était : "Comment ces gens-là ont-ils pu voter pour lui ?". C’est un angle un peu étrange, au sens où on peut aussi se demander pourquoi des gens ont pu voter pour Hillary Clinton. Ca sous-entendrait qu’il y aurait un bon vote et un mauvais vote. Après, imputer le vote Trump à l’information et à la consommation médiatique, c’est le réflexe habituel. Aller, de façon systématique, considérer que la variable explicative déterminante des comportements électoraux réside dans la consommation d’informations, c’était déjà dans les années 40 la préoccupation des premiers travaux de sociologie électorale.

Les comportements électoraux sont très liés à l’environnement dans lequel les personnes sont plongées, aux réseaux dans lesquels elles sont insérées. Il est rare que les individus votent différemment des personnes qui leur sont les plus proches. Tout cela fait que les gens sont dans un environnement qui détermine ceux à qui ils font confiance.

Comment reconnaître un "fake" ? ARTE Info a tenté une expérience à retrouver ici.

 

On peut faire le lien avec le débat qu’il y a eu sur le rôle de Facebook récemment et ses algorithmes qui filtrent les informations, confrontant les internautes à un seul type d’opinion…

Nicolas Kaciaf : La question, pour les réseaux sociaux, c’est d’où viennent les informations, à qui on fait confiance, quelles sont les sources. On a pu parler de "bulle de filtres" [de l'anglais bubble filter]. Ce ne sont pas des phénomènes particulièrement neufs, au sens où il y a toujours eu des modes de consommation médiatique intimement liés à ce que sont les individus. Ils consomment des informations qui leur semblent cohérentes avec leur vision du monde, qui est la vision du monde de leur environnement, des personnes avec lesquelles ils interagissent et lorsqu’ils accèdent à des infos qui potentiellement viennent heurter cela, il y a un effet de résistance.

On va prendre par exemple l’affaire Pénélope Fillon. Vous voyez bien comment une information comme celle-là peut être lue comme "De toute façon, ça ne m’étonne pas", parce que ça vient confirmer le fait qu’on n’accorde aucun crédit à ce personnage-là. Et puis il peut y avoir des mécanismes de relativisation de l’info, voire certaines personnes qui vont dire "Qui est-ce qui balance un truc pareil ? C’est pour le discréditer". Ce n’est jamais l’information seule qui a une influence.

 

En France, le ministère de l’Intérieur va rencontrer Facebook et Google à propos du potentiel rôle des "fake news" dans la présidentielle. Pourquoi cette inquiétude ?

On voit que les journalistes américains vont considérer que la parole officielle n’a plus de valeur

Nicolas Kaciaf

Nicolas Kaciaf : Le web et les réseaux sociaux ont offert une visibilité inédite à ce qui était une pratique assez ancienne, la production de récits alternatifs. Il y a un contexte de remise en cause assez profonde du monopole journalistique et de ce qu’on appelle le gatekeeping, c’est-à-dire cette position qui octroyait aux journalistes une espèce de centralité dans le débat public. Les journalistes étaient chargés de trier le vrai du faux, mais ça produisait des effets un peu particulier : le vrai, c’était l’officiel. Aujourd’hui, à propos de Trump, on voit que les journalistes américains vont considérer que la parole officielle n’a plus de valeur.

Il y a un contexte général de critique des institutions, de la verticalité dans la production de l’information. Le web efface ces frontières, remet en cause ce monopole, permet le contournement. Il y a une inquiétude de ce point de vue-là qui est partagée par le personnel politique et par les journalistes qui jusqu’ici occupaient des positions institutionnelles, des positions de médiation.

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